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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Hilda

© Photo Y.P; -

© Photo Y.P; -

J’en ai rencontré, au théâtre, des garces, des psychopathes névrosées, des perverses narcissiques et des femmes épouvantables de sadisme et de méchanceté.
(Je parle évidemment de personnages, sur les planches, entendons-nous bien…)

Mais alors là !…

Marie Ndiaye, Elisabeth Chailloux et Nathalie Dessay viennent de placer la barre très, mais alors très haut.

Dans cette pièce de Melle Ndiaye, parue en 1999, Mme Lemarchand se définit elle-même comme une « bourgeoise de gauche ».
Dame, elle vient d’adhérer au parti radical. C’est vous dire…

Mme Lemarchand est en réalité un vampire de nos sociétés plus modernes les unes que les autres.
Elle a besoin en permanence de « chair fraîche », c’est à dire d’une employée de maison.
Hilda sera la prochaine.

Après Françoise, Consuelo, Brigitte, Yvette, et encore une Françoise et une autre Brigitte…
Des femmes qu’elle va user, purement et simplement.

Oui, Hilda sera la prochaine à subir le martyre, à être transformée en esclave de cette femme qui, délaissée par son mari, répugnant à s’occuper de ses trois enfants, à besoin d’une créature à modeler selon ses moindres désirs, un golem à façonner afin de combler sa solitude, afin de lui faire oublier son désespoir, sa tristesse et satisfaire sa perversité.

C’est bien simple, j’ai eu l’impression de me retrouver au beau milieu d’une œuvre de Stephen King, tellement la descente aux enfers de deux femmes, la dominante et la dominée, est racontée de façon glaciale, au scalpel.

Cette dominante sera omniprésente. Cette dominée sera totalement absente du plateau.

Et pourtant, nous ne verrons qu’elle.
C’est là l’une des grandes forces de cette œuvre dramaturgique.

C’est par les différents échanges de cette Mme Lemarchand avec les deux autres personnages, Franck le mari de Hilda et Corinne, sa sœur, que nous allons comprendre et mesurer le calvaire que va endurer l’employée de maison devenue esclave.

En plus de nous décrire en détail l’un des plus affreux personnages que je connaisse, Marie Ndiaye nous confronte à notre propre réalité contemporaine, en dénonçant les méfaits de cette société qui se donne bonne conscience en permanence, où l’argent peut tout acheter, y compris l’inachetable, c’est à dire la dignité et la vie d’un autre être humain.
Une société où les registres de langues définissent peut-être plus que les actes eux-mêmes l’appartenance aux différentes castes sociales.

En ce sens, cette œuvre est éminemment politique : nous assistons à une lutte impitoyable des classes au cours de laquelle une infâme représentante des CSP+++++++ va humilier des prolétaires.
C’est Corinne qui parviendra à dire non à ce tyran en talons aiguilles et peignoir de soie.
Parfois, les pauvres se révoltent !

Elisabeth Chailloux a bien compris le côté glacial et glaçant de tout ça.
La mise en scène est elle aussi au tranchoir.

Elle ne nous laisse aucun répit, aucun moment pour souffler, dans ce décor nu au premier plan.
Seule une petite kitchenette stylisée sera utilisée tout au lointain, à cour, pour quelques changements de costumes.
Un piano à queue servira lui de refuge symbolique à Mme Lemarchand, à jardin cette fois-ci, toujours au lointain.
Des panneaux pivotants translucides eux aussi complètement nus symboliseront les portes de l’appartement respectif de chacun.

Et puis il y a Nathalie Dessay !

L’impressionnante Nathalie Dessay !
Sidérante, dans l’interprétation de cette femme.


La comédienne (et uniquement…) parvient à incarner de façon magistrale et époustouflante la perversité mais aussi d’une certaine manière le désespoir le plus profond.

L’ambivalence est omniprésente. Par moment, on la plaindrait, sa Mme Lemarchand, avant de la détester à nouveau très vite.

Sa progression dans l’horreur (il s’agit bien de cela) est stupéfiante.
Elle parvient également à nous faire rire, tellement elle profère de monstrueuses énormités. Impossible de rester de marbre devant ce qu’elle nous dit. Elle nous fait sourire avant de nous indigner.
Son « Franck !!!», prononcé de multiples fois avec quantité de points d’exclamation est inoubliable !

Melle Dessay est parfaitement parvenue à endosser le costume de ce magnifique personnage. Une interprétation dont on se souviendra très longtemps.

Gauthier Baillot est lui-aussi parfait.
Dans ce rôle ô combien difficile de mari-interlocuteur privilégié de l’ignoble Mme Lemarchand, il nous confronte à beaucoup d’émotions qui évoluent elles-aussi de façon très subtiles.
Je n’en dis pas plus.

Lucile Jégou est une Corinne tout à fait convaincante, parvenant à tenir tête au personnage principal. Celle qui se révolte, vous dis-je…

Il ne faut absolument pas passer à côté de cet enthousiasmant spectacle coup de poing, qui procure bien des frissons dans le dos.
Une version d’une pièce dont la mise en scène et l’interprétation resteront dans les annales théâtrales !

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