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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

En attendant les barbares

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Nous sommes tous les barbares de quelqu’un.

Des barbares qui potentiellement peuvent être obligés de s’exiler et s’installer dans un ailleurs soi-disant meilleur, se retrouvant ainsi aux portes de ceux qui se croient propriétaires de leur territoire.

Ceux pour qui la nativité et la nationalité ne doivent former qu’un seul et dérisoire tout.
Ceux pour qui l’Autre, l’Etranger, le Différent va obligatoirement mettre en péril la souveraineté de l’Etat-Nation.

On en connaît de ceux-là. Trop. Beaucoup trop.
Souverainistes, nationalistes, adeptes de la théorie du grand remplacement…
Suivez mon regard…

Le prix Nobel de littérature 2003 John Maxwell Coetzee, dans son roman publié en 1980, nous décrit dans une plume trempée dans du vitriol, dans une langue âpre, sans détours et sans circonvolutions, cette société du repli sur soi, cet empire qui n’aura de cesse que de tout mettre en œuvre afin d’inciter ses citoyens à se préparer, en attendant les barbares.

A distiller la Peur, sous toutes ses formes.

Camille Bernon et Simon Bourgade, dont j’avais particulièrement apprécié leur création Change me ont donc adapté pour la scène du Vieux-Colombier cet ouvrage qui dénonce de façon magistrale et glaciale une société en proie aux démons ci-dessus.

La première réussite de cette ambitieuse entreprise artistique est d’être arrivés à transcrire la volonté de l’auteur de ne pas situer ni géographiquement, ni temporellement le lieu où nous nous trouvons.
Nous savons seulement que nous sommes sur les marches de l’empire, et qu’un désert proche abrite les barbares en question.

Passé, présent, futur ? Ici, là ou ailleurs ?
Ni la scénographie, ni les costumes ne nous donneront un quelconque indice.
La démonstration n’en sera que plus parlante et universelle.

La deuxième grande réussite pour les deux co-metteurs-en-scène est d’être parvenus à transposer l’univers désolant, austère, glacé du livre.

Durant deux heures, nous allons nous retrouver dans un univers misérable, sordide, très peu éclairé.
Le duo a réussi la gageure de nous proposer de très belles images, avec différents moyens techniques que je vous laisse découvrir.

Et puis, bien entendu, les deux jeunes dramaturges sont parvenus à faire en sorte que leur adaptation soit une réelle pièce de théâtre, avec des parti-pris judicieux et cohérents, que ce soit en terme de scènes dialoguées, ou de moments où nous parvenons à nous glisser dans l’âme et l’esprit des personnages.

Et quels personnages !

A commencer par le principal, le Magistrat de cette ville-frontière, interprété par un magistral Didier Sandre.
En gouverneur humaniste, compréhensif, fraternel, à l’opposé du gouvernement qu’il est sensé représenter, le comédien français va sidérer une nouvelle fois toute une salle.


Il va déployer son immense palette pour incarner ce type sincèrement juste et bon, qui va recueillir une jeune barbare sous son toit, (la parfaite Suliane Brahim), s’en éprendre, pour mieux la ramener parmi les siens et s’attirer les foudres de sa hiérarchie.
Ce qu’il fait est tout simplement grandiose, même si quelques longueurs viennent alourdir parfois son propos.
Grandiose !

Stéphane Varupenne joue quant à lui un immonde et sadique colonel tortionnaire, venu remettre de l’ordre dans cette cité frontalière trop paisible, où le « risque » de fraternisation est trop présent.
Sa composition est elle aussi glaciale.
Il faut noter que les nombreux actes de torture ne seront jamais montrés en direct, mais suggérés ou cités de manières fort subtiles, ce qui en renforce le côté déshumanisant et horrible.

Un autre salopard à jouer sur un plateau du Français ?

Demandons donc à Christophe Montenez, qui dans un édifiant et long tête à tête avec Didier Sandre va incarner une sorte d’officier supérieur théorisant la doctrine officielle de l’empire.
 

Lui aussi nous donne bien des frissons dans le dos, notamment en nous faisant comprendre face public la finalité de son gouvernement, à savoir créer ses propres barbares, et distiller au sein d’une population cette crainte d’un danger imaginé et qui ne vient pas, sans oublier un quasi-appel au génocide.

C’est également grâce à eux deux que nous saurons qui sont vraiment ces barbares. Nous comprendrons alors les méfaits du colonialisme.
Rappelons que J.M. Coetzee a passé son enfance en Afrique du Sud, du temps du plus implacable Apartheid.

Ce magnifique moment de théâtre est à mon sens la scène la plus passionnante, la plus dense et la plus intense de ce spectacle.

Même si Camille Bernon et Simon Bourgade peuvent donner l’impression de s’être quelque peu laissés griser par les facilités techniques et budgétaires de la Comédie française, en s’éparpillant avec quelques idées laissées un peu en suspens, les deux nous entraînent dans un spectacle ambitieux et au final bien maîtrisé.

Leur théâtre est une nouvelle fois un théâtre qui démontre, dénonce et nous tend un impitoyable miroir.
Un théâtre nécessaire et indispensable !

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