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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Tropique de la violence

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Un véritable coup de poing !
 

En adaptant pour la scène le livre de Natacha Appanah décrivant une plongée dans l’enfer de la jeunesse mahoraise, Alexandre Zeff nous montre de façon on ne peut plus crue et sans concession aucune la réalité, la misère, l’abandon par les pouvoirs publics d’un département français.

Mayotte.
Le département français qui dégage le moins de richesses : PIB inférieur de 4 fois à celui du niveau national.
Le département français qui compte plus de 30 % de sa population active au chômage.
Le département français dans lequel le niveau de vie médian de ses habitants est 7 fois plus faible qu’au niveau national.
Le département français dans lequel seuls 32 % des plus de 15 ans sortent du système scolaire avec un diplôme qualifiant, contre 73 % en métropole...

Mayotte.
La France !

Moïse, peu après sa naissance, a été « donné » par sa maman mahoraise à une française blanche travaillant dans la maternité de Mamoudzou : ainsi, le petit aurait une vie assurément meilleure.

Pourtant, Moïse, quinze ans après, a déjà appuyé sur la détente, même doucement : il a tué.

Il va nous dire, cet ado, pourquoi il est passé à l’acte.
Dans l’un des plus grands bidonvilles du monde, sur cette île dévastée par la misère, dans ce gigantesque dépotoir surnommé « Gaza », il a croisé la route du caïd en chef, Ismaël-Saïd, plus connu sous le pseudo de Bruce-Wayne. (Je ne vous dis pas pourquoi, même si les lecteurs des comics Marvel doivent s’en douter un peu...)

Dans un spectacle d’une beauté formelle sidérante, époustouflante, Alexandre Zeff met donc en images, en sons, en paroles, en chorégraphies, en vidéos, cette heure et vingt-cinq minutes.
Nous allons assister à un spectacle total.

En entrant dans la salle de la Coupole du TCI, le ton est donné. Une violente lumière rouge nous attend.

Sur le plateau, la scénographie est composée d’une cellule de prison, qui se transformera également en local d’une association humanitaire, ou le repaire du roi de la pègre locale.
Cette cabane se trouve sur une sorte d’île au sein d’un bassin rempli d’eau.

Les comédiens évolueront donc à la fois au sec et dans l’élément liquide.
Cette eau pas forcément purificatrice produira de grandes éclaboussures, accentuant les mouvement des comédiens.

Sur différents rideaux de tulles, de très belles images vidéo sont projetées. J’ai été fasciné bien souvent par ce monde à la fois si onirique qui nous est montré, et la réalité tellement crue racontée.

Les comédiens ne vont pas nous laisser un seul instant de répit.
Mexianu Medenu dégage une impression de force brutale, presque bestiale, dans son rôle de caïd. Impitoyable, implacable, désespéré, sans aucune illusion.

 

Son personnage incarne le mal viscéral, ce mal généré par la situation sociale.
Un type qui nous dit ce à quoi l’abandon d’une population peut conduire.
Un type qui n’a plus aucune limite.

Le comédien est formidable, notamment dans une adresse au public, perché qu’il est au balcon.
Un grand rôle, et une épatante interprétation.

Alexis Tieno est Moïse.
Il parvient parfaitement à nous montrer la descente aux enfers de cet ado, qui ne peut pas s’extirper de cette gangue de détresse sociale.

Entre les deux, une scène insoutenable aura lieu. Une scène pourtant et hélas nécessaire, une scène difficile qui elle aussi nous décrit l’enfer.

Les autres comédiens sont eux aussi très investis et servent pleinement le propos.

Assane Timbo campe de bien belle façon ce policier, fonctionnaire de notre République, qui va nous dire la réalité mahoraise, tiraillé qu'il est entre son devoir de réserve et son désespoir envers le quotidien de l'île.

Il faut noter la très belle voix de Mia Delmaë, dans le rôle de la « maman » de Moïse. Elle interprète des mélopées déchirantes, des complaintes sans espoir...

 

La mise en scène d’Alexandre Zeff relève du domaine de la chorégraphie, tant tout ceci est précis, millimétré, que ce soit en ce qui concerne les affrontements verbaux, physiques ou encore les moments dansés.
De la très belle ouvrage.

A la batterie, Damien Barcelona distille ses coups sur la caisse claire comme des coups de feu.
Les envolées percussives de sa batterie dépeignent elles aussi la sauvagerie ambiante.

On aura donc compris que ce spectacle n’est pas de tout repos pour le spectateur.
Il est de ceux dont il faut un moment pour se remettre.

On sort du TCI en étant secoué, bouleversé, indigné, choqué, mais en ayant pris de plein fouet les images et les sons de cette injustice dont souffre ce département français.

Le théâtre, c’est fait pour ça, aussi. Prendre conscience.

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