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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Le visiteur

Le visiteur

Dieu est un croqueur de Xanax ?

C’est vrai, quoi ! Il a raison, Eric-Emmanuel Schmitt ! Quand Dieu est en pleine déprime, qu’est-ce qu’il peut bien faire ?
Se shooter aux anxiolytiques ? Suivre une psychanalyse ? S’allonger sur un divan ? Mais alors auprès de qui ?

Voici une vingtaine d’années, c’est en suivant le JT de 20h00, porteur comme à l’accoutumée de son lot d’horreurs que l’écrivain a eu cette idée épatante : que se passerait-il si Dieu rencontrait un certain Sigmund Freud ?

Vienne. 1938.
Le bureau-cabinet de curiosités du père de la psychanalyse.

Dehors, le bruit des bottes rythmant les chants nazis. Ou le contraire…
Alors que sa fille Anna va être emmenée par un officier de la Gestapo, un type étrange, élégamment vêtu, œillet à la boutonnière, passe par la fenêtre et se fige devant le scientifique.

Qui est-il vraiment cet individu ?
Un fou ? Un illusionniste ? Un type qui voudrait séduire Anna ? Un songe de Freud ? Ou bien… Celui qui j’évoquais plus haut ?
Allez savoir…

Ce qui est certain, c’est que ces deux-là vont se livrer à une hallucinante joute oratoire.

Avec cette pièce, Eric-Emmanuel Schmitt nous interroge de façon vertigineuse au sujet d’un verbe étrange : le verbe croire !
Peut-on encore croire en Dieu, alors qu’autour du vous, le mal absolu règne ?
Peut-on encore croire en Dieu après qu’une poignée d’hommes aient décidé d’assassiner six millions de leurs semblables ?

Et si l’on ne croit plus en Dieu, faut-il croire en l’Homme, alors ?
Pas gagné d’avance, si l’on en juge par sa faculté à détruire le monde qui l’entoure, obnubilé qu’il est par l’argent-roi, cet Homme-là !

Croire ou ne pas croire ? Telle est la question.

En tout cas, ce qui est certain, c’est qu’il faut absolument croire aux comédiens !
Ceux qui sont devant nous sur le plateau sont purement et simplement admirables !

Ce qui va se jouer devant nous est une incandescente et fascinante joute verbale entre Frank Desmedt, qui à peine sorti du Lucernaire pour sa Promesse de l’aube, rejoint Sam Karmann sur la scène du Rive-Gauche.

Ces deux-là, tels des félins, vont se chercher, s’apostropher, se provoquer, tenter de se convaincre l’un-l’autre.
C’est un bonheur total que de les voir jouer chacun leur partition, un vrai plaisir à entendre dans leur bouches les formules et les envolées littéraires de l’auteur.
Nous sommes cueillis dès leurs premiers mots, et captivés par ce qu’ils nous disent et par la façon dont ils le disent.

MM Desmedt et Karmann par petites touches, finement, subtilement, vont habiller leur personnage respectif d’une vraie profondeur, physique et psychologique, ainsi que d’une grande épaisseur dramaturgique.
Il faut un sacré talent pour incarner ce genre de rôle, et pour mettre en évidence l’ambiguïté du propos.

C’est bien simple, je me suis demandé si sur la scène, on ne tenait pas déjà le futur Molière 2022 du meilleur comédien.
Les deux sont véritablement impressionnants.

Katia Ganthy est une Anna qui tient tête à la fois à son père, mais surtout à l’officier SS interprété par Maxime de Tolédo, en uniforme noir et casquette à tête de mort.
Les deux parviennent à exister, auprès des deux rôles principaux, et sont d’une irréprochable justesse.

Johanna Boyé a quant à elle pleinement réussi sa mise-en-scène.
Sur un plateau resserré par le beau décor de Camille Duchemin, elle parvient à créer beaucoup d’espace.
Elle sait placer et faire bouger les corps de ses acteurs et faire en sorte que nous éprouvions ce sentiment d’espace. Ici, on n’étouffe pas.

La majeure partie de la pièce étant constituée de scènes à deux personnages, Melle Boyé propose de multiples solutions pour ne pas ennuyer ou lasser les spectateurs.
Tout ceci est fluide, léger, aéré.

Elle est parvenue également à donner également un côté onirique au spectacle, par l’utilisation de quelques tours de magie nouvelle, ce qui vient renforcer en quelque sorte le côté surnaturel de l’entreprise littéraire et artistique.
Et non, vous n’en saurez pas plus…

La musique de Mehdi Bourayou et les lumières De Cyril Manetta contribuent également à cette impression d’onirisme.

Nom de Freud !
Allez vous faire votre propre opinion quant à l’identité de ce visiteur-là...

Courez toutes affaires cessantes au Rive-Gauche assister à une représentation de cet incontournable spectacle de début de saison.


Croyez-moi !

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