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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Jacques et son maître

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Quand Nicolas fait le Jacques !
Quand Stéphane se fait la malle en maître !
Quand Lisa ne nous sort pas de l’auberge !

Les yeux…
Ceux de Nicolas Briançon, lorsqu’une fois qu’il a posé sa brouette, se plante à l’avant-scène et nous scrute.
Des yeux pétillants, malicieux, vifs, qui nous disent à eux seuls tout l’amour et le besoin de théâtre du comédien et du metteur en scène qu’il est.
Une magnifique et inoubliable entrée en matière !

En 1971, Kundera éprouve le besoin d’écrire une « variation-hommage » autour du livre de Diderot « Jacques le fataliste ». Un roman qu’il « a voulu fêter ».
Selon lui, son livre « concentre tout ce que la France a perdu et refuse de retrouver ».

L’écrivain tchèque sait bien ce que signifie la perte.

Avec cette œuvre théâtrale, alors que lui-même retrouve une certaine liberté avec la fin de sa période tchèque, il va nous embarquer dans un sacré voyage.
Une sorte de quête vécue par deux personnages.
Un maître et son valet. Mais sait-on bien qui est qui ?
Ces deux-là savent-ils seulement ce qu’est l’objet de cette quête ?

Ce qui est certain, c’est que vont nous être contées au moins trois histoires.
Des histoires d’amour, de sexe, de plaisir… Des histoires de vie, en somme.
Des histoires prétextes à de multiples réflexions et digressions, de la part de ces deux-là, qui nous questionnent sur notre place ici-bas, sur les relations qui nous unissent, nous les femmes et les hommes, sur le bonheur, la liberté, la nostalgie, le souvenir.

Une vertigineuse mise en abîme de notre condition humaine en cette triste vallée de larmes.

Diderot, Kundera, même combat !

Cette pièce, Nicolas Briançon s’en est emparé et la défend depuis au moins vingt-trois ans, puisqu’il l’a montée pour la première fois en 1998, au théâtre de la Madeleine et à Hébertot.
Puis, ce fut en 2008 au théâtre 14, en 2012 à la Pépinière et en 2019 au Festival d’Anjou dont il était alors directeur.

C’est vous dire la connaissance qu’il en a.

C’est évidement le duo du titre sur lequel repose toute la mécanique dramaturgique.
Nicolas Briançon et Stéphane Hillel vont nous enchanter une nouvelle fois, purement et simplement.

C’est un véritable bonheur que de voir ces deux grands comédiens jouer au chat et à la souris, se renvoyer la balle, s’attirer, se repousser, restituer de façon jouissive ce texte fait de formules à l’emporte-pièce, de tirades percutantes ou bien émouvantes au possible.
Que d’émotions variées se dégagent de ce qu’ils nous donnent !

Ces deux-là nous font beaucoup rire. Je n’en finirais pas de vous raconter les moments drôlissimes, les situations parfois surréalistes, mais également les instants poignants ou troublants qui parsèment cette œuvre.

Leurs adresses au vrai maître de tout ceci, l’auteur en personne, sont jubilatoires.
Une autre réflexion est alors engagée sur l’écriture théâtrale et la dramaturgie, avec ou sans chevaux.

A son habitude, le metteur en scène Briançon nous démontre sa connaissance de la direction d’acteurs, et surtout sa capacité à placer à faire se déplacer des corps sur un plateau.
Ici, tout est millimétré.

Une mise en scène horizontale, mais également verticale, puisque sur trois niveaux, les personnages évoluent de façon fluide et véritablement chorégraphiée.
Il faut à ce propos observer le patron observer ses camarades de jeu, lorsque lui même, planté à l’extrême cour, ne joue pas. Révélateur ! Les yeux, encore et toujours !

La troupe de comédiens qui accompagne les deux personnages principaux est on ne peut plus cohérente.
Sur scène, on sent l’engagement et l’amusement de tous à interpréter tous ces beaux rôles. Certains même en jouent plusieurs.

Lisa Martino est une aubergiste « fort en gueule » et gouailleuse. De sa voix légèrement éraillée, lorsqu’elle la pousse un peu, elle nous raconte de fort belle façon l’histoire de Mme de la Pommeraye. Toute vêtue d’écarlate, (il faut rendre hommage ici à Michel Dussarat pour ses très beaux costumes), sa présence illumine le plateau.

Pierre-Alain Leleu interprète quant à lui deux aristos qui sont à l’amitié et à la vérité ce que l’ail est au baiser.
Deux interprétations aux petits oignons. Lui aussi nous fait beaucoup rire.

Tous sur scène sont irréprochables. Une grande cohésion se dégage.

Il fait noter également la très belle participation de Marek Czerniawski au violon et de Boban Milojevic à l'accordéon, qui avec leurs mélodies et chansons en droite ligne des Balkans, contribuent à la dimension poétique et nostalgique de l'entreprise.

C’est donc une heure et demie enchanteresse qui vous attend au Montparnasse.

Une ode à l’Ecriture et au Théâtre.
Une célébration de la Vie.
Un hommage aux imposants fessiers, certes, mais pas forcément aux chaises. Aussi.

Courez toutes affaires cessantes voir (ou revoir) les trépidantes aventures de ce Jacques et de son maître.
C’est un mauvais poète qui vous le dit !

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