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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Fidelio

Fidelio

Violet is the new black…

Violet…
La couleur des combinaisons de la prison de haute sécurité dans laquelle est emprisonné tout à fait arbitrairement Don Florestan.

Noire…
La couleur de l’uniforme du gardien Fidelio, qui n’est autre que Leonore, l’épouse déguisée qui est arrivée à la case prison, sans passer par la case départ, mais bien pour délivrer son mari.

Raphaël Pichon à la baguette et Cyril Teste à la mise en scène nous proposent une admirable version de ce seul opéra de Ludwig van Beethoven.
Une version qui à coup sûr fera date !

Fidelio, c’est l’histoire d’une initiation, d’un combat d’une femme qui par amour va prendre tous les risques et surtout affronter une société masculine.

Fidelio, c’est une histoire de prison, certes, mais c’est avant tout un manifeste contre l’arbitraire, contre l’injustice et contre l’absolutisme. Une histoire de résistance pour la liberté.

Beethoven s’est emparé de ces thèmes : au fond, il sait bien qu’en commençant à devenir sourd à 27 ans, ses vies sociale et affective se réduisent comme une peau de chagrin.
En 1803, il découvre une pièce créée six auparavant à Paris : « Léonore ou l’amour conjugal ».
Subjugué, il va s’approprier le sujet pour en tirer cette œuvre lyrique, qui connaîtra de son vivant bien des remaniements.

Cyril Teste poursuit pour notre plus grand bonheur son travail consistant à mêler judicieusement et subtilement arts de la scène, cinéma et vidéo.
C’est un habitué du lieu : on se souvient de son très réussi Hamlet, l’opéra composé par Ambroise Thomas, monté en 2018.

Nous sommes donc dans le gymnase d’un QHS.
Des références visuelles nous sautent aux yeux : la série Prison break, ou bien L’évadé d’Alcatraz, de Don Siegel ou encore Les évadés, de Frank Darabont.

Un univers glacial, aux lumières crues et aux teintes froides au possible.
Le décor de Valérie Grall est très réussi.

Une nouvelle fois, les images filmées seront mélangées à la dramaturgie-plateau.
Dans un format très large, sept écrans nous font face dès le début du spectacle.
Un vrai langage cinématographique composé d’images enregistrées et de prises de vue en direct par un cadreur vient compléter, préciser, interagir avec les chanteurs.

Ce sera notamment le cas lors de l’ouverture.
Nous voyons les mauvais traitements subits par Florestan.
Idem pendant les récitatifs : de très gros plans sur les yeux magnifiques de Siobhan Stagg, ou sur le visage d’Albert Dohmen nous en disent beaucoup.

Dans une espèce de ballet, ces écrans évolueront eux aussi, dans une sorte de chorégraphie numérique et visuelle.
Les images décomposées en autant de morceaux contribuent alors à donner une impression de froideur et de chaos.

Ces projections ne relèvent pas du gadget à la mode. Elles ont toute leur place et apportent beaucoup au spectacle.


Une distribution de très grande qualité, et surtout d’une très grande cohérence va ravir le public.

La soprano australienne Siobhan Stagg va recevoir une ovation immédiatement après son grand air du premier acte.
Aussi à l’aise dans de délicats pianissimi que dans de déchirants et impressionnants forte, elle a conquis hier soir à la salle entière en un rien de temps.

Et puis, elle incarne avec passion et justesse cette femme qui risque tout pour sauver son mari.
On croit tout de suite à son personnage, d’autant que les gros plans évoqués un peu plus haut renforcent parfaitement la dualité force et fragilité.
Mademoiselle Stagg est une très grande Leonore/Fidelio.

(Grâce à une formidable idée de Cyril Teste, la soprano nous démontrera également combien les images filmées peuvent avoir du poids pour dénoncer les injustices. Je n’en dirai pas plus.)

Le ténor Michael Spyres est lui aussi irréprochable.
Ce grand habitué de la salle Favart est un Florestan très émouvant. On a vraiment mal pour son personnage.
Il n’apparaît qu’au second acte, mais sa présence et surtout sa voix captivante au timbre à la fois intense et équilibré ravissent une nouvelle fois la salle entière.

J’ai beaucoup aimé également la prestation d’Albert Dohmen, dans le rôle de Rocco, le directeur-adjoint de la prison.
La baryton lui aussi est on ne peut plus crédible ans un rôle qui connaît une subtile progression psychologique.

Les trios entre ces trois-là sont magnifiques, une merveilleuse pâte sonore m’a procuré bien des frissons !

Le reste de la petite troupe est à l'avenant, avec notamment la soprano Mari Eriksmoen interprétant la brûlante Marcelline, la fille de Rocco, et la basse Gabor Bretz en glacial et sadique Pizzaro, directeur de cet univers carcéral.

A noter la très belle participation des « petits » de la Maîtrise populaire de l’Opéra Comique.

Raphaël Pichon mène à son habitude le chœur et l’orchestre Pygmalion alternant délicatesse et fougue. On sent une réelle connaissance de l’œuvre.
Le travail tout en dentelles durant ces deux heures le prouve.

Une fois le rideau final relevé, c’est un véritable triomphe qui accueille tous les chanteurs.
De longues minutes d’applaudissements s’égrènent, régulièrement ponctuées de sonores « Bravo !!! ».
Quoi de plus normal et logique, après cette passionnante soirée !

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