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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Comme tu me veux

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Une équation à une seule Inconnue.
Mais quelle Inconnue !
Je devrais même écrire : Mais quelle Inconnue ?

Berlin. Dix ans après la fin de la première guerre mondiale. Les années folles.

Un groupe de fêtards.
L’un d’entre eux reconnaît en la personne d’une inconnue (un « corps sans nom », pour reprendre les mots mêmes de l’auteur), une certaine Lucia, l’épouse de son ami Bruno, disparue voici une dizaine d’années pendant l’invasion du Nord de l’Italie par les armées austro-hongroises.

Tout d’abord, l’Inconnue ne veut pas se laisser reconnaître.
Une première question nous est posée : les traumatismes de la guerre, les viols successifs par les soldats et leurs officiers l’ont-ils rendue amnésique ?
Ou bien ne veut-elle pas sciemment retourner vers son passé, après tout ce qu’il lui est arrivé ?

Pirandello lui aussi s’est expatrié à Berlin.
Finalement, le fascisme à la Mussolini, ce n’est pas aussi sympa qu’il l’avait espéré…
Il ne sait pas encore ce qui attend l'Europe...


Ce sera sa seule « pièce historique », ou en tout cas la seule pièce qui fait référence à l’actualité contemporaine historique.

Finalement de retour en Vénétie, l’Inconnue se retrouve au sein de sa supposée famille.
C’est un monde d’après, symbolisant la reconstruction matérielle et psychologique.
La plus tellement Inconnue Lucia sera la seule qui sera cohérente, intègre.

Ce qui va se jouer sur le plateau de l’Odéon va être une difficile mais passionnante quête de la vérité, ce qui chez l’auteur relève d’un jeu de chat et de la souris, un jeu de dupes.

Le personnage de la Folle, sorte de double-face, reflet miroir traumatisé du personnage principal fait alors son apparition.
Le visage également de l’impossibilité de la guérison du traumatisme.
L’énigme devient totale. Il nous faut nous forger notre propre avis.

Stéphane Braunschweig a mis en scène ses comédiens dans une froide austérité.
Comme pour mieux matérialiser l’Inconnue, dans un contraste saisissant.

Ici, pas de chichis, pas de facilités à la mode.
De grandes tentures successives qui tombent entre chaque acte, trois fauteuils et deux pots de fleurs.
Le poste « mobilier » n’a pas dû exploser le budget de la production…
Seuls comptent les personnages.

Des personnages dont on rappelle parfois leur contexte par des projections d’images d’archives. Des immeubles détruits, promis à la reconstruction. C'est très pertinent.

Le metteur en scène a affûté son scalpel pourtant le plus aiguisé : il se dégage une réjouissante froideur de tout ceci.
Réjouissante parce que l’on ressent ainsi très bien le paradoxe dramaturgique : ce travail au cordeau permet de nous restituer parfaitement le propos incandescent de la pièce.
Ici, le froid chauffe !

Et puis, il y a les comédiens.
Tous parfaits.

Chloé Réjon.
Elle illumine le plateau, au sens propre (dans sa robe en lamé) comme au figuré.
Son interprétation de cette femme énigmatique relève d’un magnifique travail. Elle « embobine » les spectateurs que nous sommes, nous faisant douter en permanence.

Le reste de la petite troupe est lui aussi irréprochable.
Nous retrouvons pour notre plus grand plaisir des habitués des lieux.

Claude Duparfait nous fait bien rire, en conférant à son personnage d’écrivain des airs étonnés et incrédules.

Cécile Coustillac est étonnante dans le personnage de la Folle, durant le dernier acte, poussant des petits cris, ayant des gestes désordonnés.

L’extraordinaire (au sens premier) Annie Mercier, avec son incroyable voix, ravit une nouvelle fois le public.
Son rôle de la tante Lena force le respect.

En restant seule en scène avec la Folle, juste avant le tomber final du torchon, les deux comédiennes nous embarquent loin, très loin. Une dimension mystique s’empare alors du propos général.

Tonnerre d’applaudissements. Ovation.
Normal et ô combien mérité !

Un intense et admirable spectacle !

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