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Une vie allemande

© Photo Y.P. -

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102 ans.
Qu’est-ce qui peut bien pousser une dame âgée de 102 ans à raconter en 2013 à une équipe de journalistes-documentaristes autrichiens des souvenirs datant d’environ soixante-dix ans ?

Il faut dire que cette dame n’est pas n’importe qui, et que ces souvenirs-là ne sont pas n’importe quels souvenirs.

Brunehilde Pomsel fut en effet à partir de 1942 l’une des secrétaire de Joseph Goebbels, tristement célèbre ministre de la propagande du IIIème Reich. Elle fut le dernier témoin vivant ayant connu la machine du pouvoir nazi de l'intérieur
.

Besoin de témoigner, d’expurger de façon quasi cathartique une mémoire remplie d’événements dramatiques ? Nul ne le sait vraiment, y compris l’intéressée, qui précisait en tout cas en 2016 : « Il ne s’agit absolument pas de soulager ma conscience. »

Tout est dit.

Cette volonté de raconter « sa » vérité, de nous dire qu’elle ne savait rien des camps de concentrations, si ce n’est que c’était « seulement » une entreprise de rééducation des Juifs, de nous expliquer que sans véritable conscience politique, elle ignorait un certain nombre de faits, de nous certifier qu’elle avait adhéré au parti nazi « comme tout le monde », tout ceci constitue une réelle ambigüité.

C’est évidemment cette ambigüité-là qui a séduit l’auteur Christopher Hampton pour tirer de ces cent-treize minutes que dure le documentaire, un texte théâtral.
Car oui, ce texte créé à Londres en 2019 au Bridge Theatre par Maggie Smith, dans une mise en scène de Jonathan Kent, ce texte est bel et bien du théâtre.
(Il faut saluer au passage la traduction française de Dominique Hollier.)

Du théâtre, et non pas le relevé mot-à-mot du documentaire.
C’est ce qu’a bien compris le Thierry Harcourt, qui met en scène Judith Magre.
La merveilleuse Judith Magre. (Et non, je ne peux une nouvelle fois m’empêcher d’écrire ce pléonasme.)

© Photo Y.P. -

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces deux-là se connaissent bien. C’est en effet leur quatrième collaboration.
Une vraie complicité les unit.

Qui dit théâtre dit certes distanciation et catharsis, mais également fonction d’édification de l’opinion.
Nous autres spectateurs, accueillis par la comédienne déjà installée à son bureau derrière une pile de livres, nous, nous allons devoir nous forger notre propre avis.
Il faudra ainsi prendre position.

D’ailleurs, Melle Magre nous voit : durant la majeure partie de la pièce, les lumières resteront allumées. Comme si nous étions des jurés chargés de démêler le vrai du faux, et de nous forger notre intime conviction.

La voix. Les yeux. Les mains aux doigts effilés.

Dès ses premiers mots, Judith Magre nous envoûte.
Purement et simplement.
Je défie quiconque de lâcher prise durant l’heure et demie qu’elle va passer à nous dire et vivre les mots de Frau Pomsel.

Durant une première partie, elle raconte l' enfance et la jeunesse de son personnage, dans le Berlin d’avant-guerre.
Nous voyons devant nous la porte de Brandebourg, la maison de la radio berlinoise, les festivals de danse, les lieux de culture, les avenues chargées de voitures.
Nous faisons connaissance avec Heinz, son premier amoureux...
Nous sommes emportés dans ce tourbillon d'insouciance précédant l'horreur.

De grands moments nous attendent.

Des moments parfois drôles, d'ailleurs, que la comédienne raconte avec les yeux qui pétillent de malice… (La narration des naissances successives des quatre frères Pomsel suite aux permissions du père, la rencontre avec son idole, l’acteur-phare Attila Hörbiger, font par exemple partie de ces instants qui nous font rire.)

Et puis, au bout d’une vingtaine de minutes, la comédienne va subtilement, finement distiller l’ambigüité que j’évoquais un peu plus haut.

Par petites touches, alternant notamment admiration et répulsion pour son patron, le personnage incarné par la comédienne bâtit son argumentation.

Melle Magre parvient à nous déstabiliser en nous restituant les arguments de Brunehilde Pomsel.
Elle est très troublante.

Grâce à ses immenses talent et métier, elle est en permanence sur le fil du rasoir.
L’effet d’appropriation est tel que par moment, on a envie d’intervenir, de lui opposer des arguments ou encore de la conforter dans ses justifications. 

La comédienne est également très émouvante, dans des scènes marquantes, comme celle où, une fois libérée du camp de Buchenwald en 1950, son personnage apprend l’assassinat, parmi les six millions de juifs, de sa camarade de jeunesse Eva Löwental.
Ou bien encore celle de la révélation du meurtre par leur mère des six enfants Goebbels.

Bouleversante Judith Magre !

C’est un intense et admirable moment de théâtre auquel il faut absolument assister.
Quelle rentrée, au Poche-Montparnasse !

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