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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Montaigne, les essais

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Des essais brillamment transformés !

Hervé Briaux a eu l’excellente idée d’adapter pour le plateau du Poche-Montparnasse l’œuvre phare de Michel Eyquem, seigneur de Montaigne.

Passer au gueuloir ce monument de la littérature française du XVIème siècle ?
Une sacrée gageure !
L’un de ces défis dont est coutumier le comédien, qui m’avait déjà enthousiasmé dans son Tertullien, (l’exact contraire de Montaigne), sur ce même plateau.

Un homme se réveille. Derrière lui, un ciel étoilé.
Un être humain face au cosmos.
Cet être humain c’est Montaigne, qui a passé une bonne partie de sa vie à étudier un sujet riche, complexe, inépuisable, mystérieux, contradictoire : la condition humaine.
La condition de ces étranges entités vivantes, avec un modèle qu’il avait en permanence sous la main : lui-même.

 

« Connais-toi toi-même » !
Cette célèbre citation peut ici s’appliquer à cette étude de notre propre humanité.

(A cet égard, il me faut signaler la totale cohérence de ce spectacle avec L’île des esclaves, de Marivaux, dans lequel le comédien enchaîne juste après un rôle de Trivelin dont la philosophie présente de grandes similitudes.)

Hervé Briaux a donc choisi des extraits de cette œuvre fascinante, qu’il va nous dire et nous vivre d’une façon passionnante.

Ce spectacle est de ceux qui font du bien, car durant une heure et quelques minutes, vont nous être rappelées des évidences que dans nos sociétés dites évoluées, nous autres, égoïstes, individualistes, et orgueilleux avons trop tendance à oublier.

Que sommes-nous vraiment ? Qu’est-ce vraiment qu’un Homme ?
Qui sommes-nous pour vouloir commander à la nature ? Quelle est cette arrogance qui nous fait croire supérieurs aux autres espèce vivantes ?
Autant de sujet que nous avons tendance à évacuer de notre « bonne » conscience...

M. Briaux est un sacré diseur, un formidable raconteur !
Quelqu’un qui sait donner vie à un texte, un texte qui plus est n’est pas à priori destiné à être dit à haute voix.
Un texte qu’il faut non seulement interpréter, bien entendu, mais également mettre en abyme avec notre contemporanéité.

Ce faisant, il va nous prouver de façon incontestable la confondante modernité de l’œuvre de Montaigne.

C’en est parfois troublant.
« Nous sommes naturellement faits pour chercher la vérité.[…]

Le monde n’est qu’une école de recherche
Et ce n’est pas à qui atteindra le but, mais à qui fera la plus belle course. »

Comment ne pas mettre en parallèle ce qu’écrit Montaigne avec le fait que de plus en plus dans nos média soi-disant modernes, foisonnent des éditorialistes pétris de certitudes, auto-proclamés détenteurs de la vérité, au détriment de débats contradictoires, avec de vrais journalistes, afin que les auditeurs puissent accéder à leur propre recherche, et se forger leur propre avis ?

Comment ne pas opiner du chef, à l’évocation de certaines hypocrisies en matière de religion. (Je rappelle au passage que l’œuvre de Montaigne sera mise à l’index par le Saint-Office en 1676...)

Hervé Briaux nous restitue pour notre plus grand plaisir l’humour contenu dans son choix d’extraits, avec des moments d’une vraie drôlerie comme l’évocation du fonctionnement intempestif ou au contraire du non-fonctionnement d’un certain membre propre à la gent masculine, la narration de la mort d’Eschyle ou encore le rappel du fait que Saint-Augustin connaissait un homme capable de produire à la suite un nombre donné de flatulences.

Un autre épatant moment est celui au cours lequel il interprète la volupté de l’auteur à se réfugier au sein de ses livres.

Et puis, nous est rappelé un message fondamental : il faut jouir de la vie, encore, toujours, au jour le jour : il faut profiter de tout, sans pour autant redouter la mort, inéluctable et commune à nous tous.

 

Je suis ressorti de ce spectacle heureux, en ayant modestement le sentiment d’avoir été conforté quant à ma petite place d’être humain au sein d’un tout.

En ayant également envie de relire le plus rapidement possible l’œuvre entière de Montaigne.

C’est un brillant et très intelligent moment de théâtre, vous dis-je !

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