Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

L''île des esclaves

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Une île, entre le ciel et Marivaux…
Une île-république, dont la devise pourrait bien être : liberté, identité, humanité.

Pour cette rentrée au Poche-Montparnasse, Didier Long a entrepris de mettre en scène cette pièce qui n’est pas la plus montée de l’auteur.

Marivaux délaisse pour un temps sont thème de prédilection, les méandres amoureux, pour nous proposer sa vision de la justice sociale.
Prévoyant probablement qu’autour de lui, les rapports sociaux et sociétaux ne peuvent plus longtemps rester en l’état, il imagine cette île sur laquelle les rôles sont inversés : les maîtres deviendront esclaves, la réciproque étant également vérifiée.


Pour autant, Marivaux n’est pas un révolutionnaire de 1789, encore moins de 1793.
Pour lui, le changement doit intervenir avant tout par le besoin d’une prise de conscience : chaque homme et chaque femme doit chercher à savoir qui il ou elle est, la recherche pour chacun de son identité propre devant aboutir à l’obtention de l’humanité.

C’est donc ce qu’a bien compris Didier Long, qui n’a pas comme certains de ses confrères axé son propos sur une vision trop politique et « politicienne » de l’œuvre.
Ici, dans cette île-caverne platonicienne, il sera principalement question du « gnothi seauton », le « connais-toi toi-même » grec.

Dans un travail tout en précision et fluidité, le metteur en scène nous parle de regards.
Le regard que l’on porte sur l’autre, mais aussi et surtout, le regard porté sur soi-même.

Le beau décor de Jean-Michel Adam, avec à jardin de grands miroirs, avec ou sans tain, permet d’ailleurs d'amplifier ces regards.
Les regards, qui auront une place primordiale, dans ce spectacle.
Je vous conseille d’ailleurs de jeter un œil sur les comédiens qui ne s’expriment pas, et qui s’observent les uns les autres, ou bien encore contemplent leur propre reflet.
Pour se connaître, il faut se regarder.

Ces comédiens vont nous procurer beaucoup d’émotions et de plaisir.

L’élégance et la grâce seront omniprésentes.
Le public tombe très rapidement sous le charme de la petite troupe.

Un habitué des lieux, Hervé Briaux, (comment oublier son magnifique spectacle « Tertullien », ici même), Hervé Briaux, donc, campe un impressionnant Trivelin, sorte de GO de ce Club-Med très particulier.

En philosophe-maître des lieux, il donne à son personnage une autorité et un charisme incontestables. En manteau noir contemporain, parmi des costumes plus XVIIIème siècle, de sa voix grave, qu’elle soit portée ou chuchotée, il inspire respect et confiance.
Un type qu’on n’a pas envie de contester, et qu’on est prête à suivre les yeux fermés.
(Son premier verbe à l’impératif, presque crié du fond de la salle, résonne encore à mes oreilles.)

La façon qu’il a d’accoucher les nouveaux îliens de leur autocritique (pour reprendre un concept perverti du XXème siècle), cette façon-là est admirable.

Pierre-Olivier Mornas est quant à lui un grand Arlequin.
C’est surtout lui qui va mettre en évidence les traits d’humour dont Marivaux a truffé sa pièce.
Oui, le comédien, ébouriffé tout au long du spectacle, va nous faire beaucoup rire.


Sa façon d’observer ses camarades, ses mimiques, sa gestuelle (la scène de séduction avec une langue digne de celle du loup de Tex Avery est irrésistible), sa démarche parfois étonnante ravissent les spectateurs.
Pour autant, le comédien nous démontre sa large palette de jeu en devenant très émouvant, à la toute fin du spectacle.
Un grand Arlequin, vous dis-je !

Julie Marbœuf et Frédéric Rose sont Euphrosine et Iphicrate, les maîtres devenus serviteurs.
Tous les deux parviennent subtilement à nous montrer le dur chemin intérieur qui est celui de leur personnage.
Les deux nous font parfaitement comprendre le changement qui s’opère dans l’esprit de ces nobles arrogants devenus beaucoup plus humains.

Et puis Chloé Lambert, en servante affranchie et promue, va elle aussi nous ravir.
Dans de longues tirades, la comédienne nous brosse de façon sidérante le portrait sans concession de sa ex-maîtresse.

Elle est souvent déchirante, à nous dire ce que son personnage a subi, les quolibets, les insultes, les moqueries.
Elle aussi parvient tout en finesse, notamment dans la dernière partie, à nous faire comprendre le changement intérieur qui s’opère dans son personnage, et puis surtout, elle nous fait comprendre quelle peut être la difficulté d’accepter ce changement.
Sa Cléanthis restera elle aussi longtemps dans nos esprits.

Je n’aurai garde pour terminer d’oublier de mentionner deux pléonasmes : les beaux costumes de Corinne Rossi, qui ré-interprète la mode du XVIIIème siècle, et la jolie musique de François Peyrony, avec notamment une entrée en matière au clavecin très réussie.
Coup de chapeau également Denis Koransky pour ses belles lumières. (Difficile d'éclairer, avec des miroirs sur un plateau...)

On l’aura compris, voici un premier spectacle incontournable de cette rentrée 2021/2022.
Il faut aller sur cette île de la confrontation.
Qu’on se le dise !

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article