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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Fred Hersch, en concert au Bal Blomet

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Seize mois.
Seize mois de confinement, dans sa maison de Penn
sylvanie, en raison de la pandémie que l’on sait.

Seize mois à ne plus pouvoir jouer devant un public.

Ce week-end voyait donc le retour de Fred Hersch devant ses fans et admirateurs.
Le public français de la magnifique salle du Bal Blomet, ce club de jazz qui affichait complet depuis bien longtemps déjà pour ces deux soirées de retrouvailles.

Durant ces seize mois, Mister Hersch n’était pas resté inactif, loin s’en faut, puisque tous les soirs, à 19h00 heure locale, il diffusait sur son compte Facebook un titre inédit.
Il en profita pour enregistrer un nouvel album, « Songs from home », le bien nommé.

Un disque de « comfort food », précisait-il, cette cuisine de mamie qui réconforte et remonte le moral.
Le jeune sexagénaire a eu envie de jouer des morceaux qui l’ont accompagné tout au long de sa vie.
Il a adapté ces chansons pour en faire ce qui va constituer la majeure partie de sa set-list parisienne.

Quel bonheur de retrouver cet immense pianiste, que je considère (et je ne suis vraiment pas le seul) comme l’un des plus importants, si ce n’est le plus important de sa génération !
On se souvient qu’un certain Brad Meldhau prit naguère des cours auprès de lui…

Il arrive côté jardin, après avoir été présenté par le producteur Yvan Amar.
Le concert est en effet diffusé en direct sur France Musique.

Fred Hersch s’installe tranquillement, sans chichis superfétatoires, au clavier du Steinway & Sons.
Nous allons écouter treize titres, qu’il va choisir parmi son « Solo Repertoire 2021 », une centaine de compositions et de standards classées en trois catégories : Slow, Medium et Up.

 


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Et les premières notes s’élèvent. Seule, la main droite commence.
Il ferme les yeux, derrière ses fines lunettes, comme à chaque fois.
Il joue en effet pratiquement en permanence « à l’aveugle », comme pour mieux être isolé dans sa musique et comme pour encore mieux ressentir ce qu’il joue.

Immédiatement, tout ce qui fait que ce musicien est unique nous frappe et nous enchante.

Hersch, c’est avant tout la délicatesse et la précision du toucher.
Une grâce et une émotion phénoménales émanent de la technique hors-norme de ce pianiste.

Ici, le but de la manœuvre n’est pas de jouer le plus de notes à la minute.
Bien au contraire.
Les notes jouées sont jouées seulement parce qu’elles sont nécessaires. Pas pour démontrer la virtuosité.
Ces notes sont au service d’un discours musical précis, passionnant, technique, peut-être parfois sévère, certes, mais accessible à tous.

Le swing est bien là, solide, charpenté, léger à la fois.

Et puis, pour moi, Fred Hersch est le Jean-Sébastien Bach du jazz.
Une fois le thème énoncé, généralement après une introduction faite d’accords annonçant habilement la grille de ce qui va suivre, le pianiste se lance dans une vertigineuse improvisation.

Ses impros sont des fugues et des contrepoints dont les volutes sonores s’entremêlent de façon onirique.
A tel point que je me demande presque à chaque fois comment va-t-il s’y prendre pour retomber « sur ses pattes », et retrouver le thème initial, afin de conclure le morceau.

Chaque titre est une aventure musicale unique, captivante et sensuelle. Une atmosphère faite de multiples couleurs procurant énormément d’émotions.

Parmi les chansons jouées ce soir, une composition personnelle « After you’ve gone » mettra en valeur le swing, le stride à la fois fin et puissant. (Le titre a été écrite en prévision du départ de Trump... )

Un doublé magnifique « Black is the color / Thème du film Spartacus, par Alex North) va illustrer parfaitement la qualité, la grâce et la précision et la construction du discours musical dont je parlais plus haut.

Bien entendu, il y aura pour l’un des trois « encore » le « tube » herschesque « Valentine ». Le titre est attendu par tous les aficionados présents ce soir.
Pour info, la partition est éditée, fait rarissime dans le monde du jazz,  aux célèbres éditions « classiques » Peters.
Votre serviteur en possède un exemplaire dédicacé…. (On est fan ou on ne l’est pas...)

Une standing ovation va conclure le concert.
Les « bravo » fusent, les mains scandent longuement les applaudissements en rythme.
Fred Hersch en est presque étonné, et accueille tout ceci de façon fort humble, avant de remercier chaleureusement le public.

Nous, nous pourrons tous dire « Nous y étions !».
Seize mois...

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