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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Après l'amour

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

T’as d’beaux vieux, tu sais !

Ces vieux-là, Jeanne et Henri, sont des retraités, des « pauvres de métier », pour reprendre l’expression très juste de Daniel Soulier.

Des vieux qui ont trimé toute leur vie durant, dans une perpétuelle lutte, se fabriquant leur propre malheur, par manque d’envies, de désirs, par manque d’imaginaire, aussi.
Ils sont là, devant nous, dans leur cuisine faite de toile cirée, lino et papier peint assortis.


La pièce comporte principalement deux parties.


Dans la première, Jeanne fait ce qu’elle a fait toute sa vie : pourrir celle de son mari, militant communiste convaincu.

Si l’aigreur est humaine, Jeanne l’élève au rang d’art majeur. Acariâtre, revêche, « sèche », comme elle dit, elle abreuve son époux de reproches en tous genres, dans une mauvaise foi assumée.


Lui, en a pris son parti, depuis le temps. C’est un taiseux, un « mou », obligé de trouver des subterfuges pour pouvoir se payer son paquet de cigarettes.
C’est à cette lutte permanente à laquelle nous assistons. Une véritable joute verbale, savoureuse et jouissive. (Les formules de Daniel Soulier sont épatantes.)

Et puis la pièce vire sans qu’on s’y attende à une sorte de fable philosophique, comme la qualifie Jean-Marc Galéra.

La mort, en filigrane depuis le début de la pièce (on ne compte plus les allusions, plus ou moins directes…), finit par arriver. (Il faut noter à propos de ce thème de la mort que les comédiens ont pris à raison le parti de faire l’impasse sur une partie du texte original, surtout compréhensible lorsque sont montées à la suite les deux autres pièces composant une trilogie.)

Deuxième partie, donc : la faucheuse est arrivée. Dans une espèce de purgatoire, les deux personnages se remémorent le passé, reviennent sur leur vie, exprimant regrets, rancœurs, non-dits. Jeanne et Henri se rendent comptent qu’ils sont passés à côté de leur existence.

Ce faisant, ils vont nous mettre face à notre propre vie, face à nous-mêmes : avons-nous assez de désirs, de plaisirs, d’attentes, pour ne pas passer à côté, pour être sur de n’éprouver aucun regret, une fois que la camarde aura fait son œuvre ?
Rendons-nous suffisamment notre vie acceptable ?

Il faut une sacrée palette de jeu pour parvenir à exprimer la moelle de ce message humaniste qu’est cette pièce.
C’est évidemment le cas d’Annette Benedetti et Jean-Marc Galéra qui vont nos procurer bien des émotions.

Les deux comédiens ont su placer le curseur à son exacte place.
Dans ce spectacle, ils ne sont allés ni du côté des Deschiens, ni de celui de l’émission belge Strip-tease.

Ils ont parfaitement su mettre en avant l’ambivalence existentielle de leurs personnages, à la fois attachants et horripilants. Ni caricatures, ni photographies.

S’ils vont nous faire beaucoup rire, nous allons être également très émus.

Melle Benedetti est formidable en repoussante mégère.
En blouse rose sur un tricot synthétique, avec un fichu en permanence sur la tête, elle ravit le public en faisant siennes les répliques percutantes de l’auteur, dites avec un plaisir évident.


On aurait bien envie de dire à son personnage d’arrêter d’accabler son pauvre Henri, mais en même temps, la comédienne est tellement drôle…
Et puis, elle va nous faire comprendre pourquoi son personnage a agi de la sorte toute sa vie. Et là, nous n’en menons pas large…

Jean-Marc Galéra, en bleu de travail, casquette assortie, charentaises et foulard rouge, campe de façon jubilatoire cet homme qui a courbé le dos toute sa vie.
Lui aussi nous amuse beaucoup, à renvoyer en permanence la balle. (Ses ruptures déclenchent elles aussi bien des rires.)
Il rend son Henri terriblement humain, terriblement attachant.

Il va beaucoup nous toucher, nous bouleverser, même, en nous tendant un terrible et implacable miroir. (Sa scène du sel sur le jaune d’œuf est absolument merveilleuse.)

Dans cette pièce comportant dix scènes, le metteur en scène Galéra a su éviter le piège du noir-plateau.
Des artifices astucieux (je vous laisse découvrir, et n’irai pas plus loin) permettent de passer outre cette facilité, ne rompant à aucun moment le rythme. Les contre-jours ont toute leur importance.

Je n’évoquerai pas non plus le procédé utilisé pour matérialiser l’étrange passage entre la vie et la mort, afin de vous ménager la surprise, comme ce fut mon cas.
C’est très pertinent et surtout très réussi ! De la belle ouvrage !

Au final, le couple parvient à faire en sorte qu’à la sortie du théâtre, une question est dans toutes les têtes : est-ce que nous aurons nous aussi les mêmes regrets, est-ce que nous aurons eu suffisamment d’envies, de désirs, de plaisir ?

Vous l’aurez compris, il faut absolument aller en prendre beaucoup, du plaisir, en allant voir et applaudir Annette Benedetti et Jean-Marc Galéra qui nous embarquent d’une admirable façon dans cette ode à la Vie !

Sans compter que nous n’ignorerez plus rien des mérites comparés du Fornitril et du Stop’mousse !
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Nb : ce spectacle, annulé pour les raisons que l'on sait, sera bientôt créé à Montereau. Nous en reparlerons.

Après l'amour
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