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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Saccage

© Photo et graphisme Compagnie ADA-Théâtre -

© Photo et graphisme Compagnie ADA-Théâtre -

Aux ZAD, citoyens,
Formez vos bataillons !

Dans certaines enclaves, dans certains territoires, des communautés d'hommes et de femmes, jeunes pour la plupart, des groupes humains se forment pour tenter de résister au Pouvoir en place, à l'Etat de droit.

De la faculté de Vincennes, dans les années 70, (au siècle dernier, donc...), à la ZAD de Notre-Dames-Des-Landes, en passant par le Chiapas, ou encore le Rojava, des « résistants » ont tenté de s'opposer à la main mise des gouvernements en place.

Gouvernements qui immanquablement répondent à ces occupations « sauvages » de terrains, de lieux-clefs par la sempiternelle mécanique du saccage.

C'est justement cette mécanique-là, ce saccage institutionnel, qu'ont entrepris de disséquer à la fois de façon dramaturgique et pédagogique Judith Bernard, auteure de la pièce, et les membres de la compagnie ADA-Théâtre.

Oui, durant une heure et trente minutes, le fond et la forme vont être au rendez-vous pour une démonstration en matière de philosophie politique appliquée : les trois phases de la mécanique du saccage seront lumineusement décrites.

(C'est d'ailleurs le sujet de prédilection de Melle Bernard, que de mettre en scène de vrais sujets sociétaux relevant de philosophie politique, puisque cette pièce forme un triptyque avec deux autres œuvres, à savoir Amargi ! et Bienvenue dans l'angle Alpha.)

Judith Bernard va nous faire naviguer dans le temps et les lieux géographiques, de Vincennes aux environs de Nantes, du temps post-68 à nos jours.
Le propos est de nous rapporter des expériences communes, des formes de « tâtonnements » de la lutte en commun, des tentatives de survie face à l'oppresseur public.

Lutter, certes, mais également proposer des alternatives, des formes d'autogestion ou de fonctionnements politiques différents, qui forcément indisposent nos « élites ».

Nous ne serons jamais perdus, notamment grâce à une lune qui accueille les mentions géographico-temporelles projetées sur elle.

Quatre comédiens incarnent la trentaine de personnages de la pièce.
« La rousse ». « La brune ». « L'aîné ». « Le cadet ».

Quatre entités humaines dont ne connaîtra jamais l'histoire personnelle, quatre hommes et femmes incarnant la force et à la fois la fragilité, la vulnérabilité de l'aventure commune.

Quatre êtres qui vont circuler allègrement d'une époque à l'autre, en enfilant devant nous différents costumes, en utilisant différents accessoires, différents meubles.

Quatre jeunes gens qui vont vite comprendre que rien ne va de soi, parce que la vision de la lutte peut prendre bien des formes.

Incarnant tour à tour les ultras, les modérés, les jusqu'au-boutistes, ceux qui pensent qu'on peut composer avec le pouvoir en place, les doux utopistes, ceux qui sont prêts aux concessions, ceux qui se murent dans le déni ou l'ignorance du problème, ils vont nous démontrer combien est large la sociologie des Zadistes et des militants qui ont choisi autre chose que ce que le Pouvoir veut leur imposer.

Hier soir Judith Bernard, Caroline Gay, Jean Vocat et Marc le Gall étaient ces quatre comédiens. (La distribution varie en fonction des dates de représentation.)

Les quatre vont nous faire admirablement ressentir ce dilemme principal qui se pose à toute communauté bien décidée à en découdre, à lutter pour ne pas accepter ce qu'elle considère comme inacceptable et à proposer un projet politique alternatif.

Le texte de l'auteure est à cet égard passionnant (j'ai révisé un nombre incalculable de faits, de données historiques) et en même temps relève bien du théâtre. Nous ne sommes pas dans un exposé à Sciences-Po, mais bien sur un plateau.

La mécanique dramaturgique fonctionne pleinement, avec beaucoup de finesse, d'humour, et souvent une vraie émotion.

La scène dans laquelle Marc le Gall incarne un certain Jacques Lacan tentant d'expliquer sa vision de la psychanalyse aux étudiants révoltés de Vincennes, cette scène-là est absolument magnifique. La démarche, la façon de boiter, de parler, les tics, tout y est ! Quelle épatante scène de comédie !

Dans une autre distribution, nous confiera Melle Bernard, la scène est remplacée par un cours de Michel Foucaut, incarné cette fois-ci par David Nazarenko.

Bien entendu, nous ne pouvons pas manquer de faire le parallèle avec la très récente actualité, avec les Gilets Jaunes occupant leurs rond-points, au son de la célèbre chanson « On est là, on est là..... »

Une autre réflexion nous est proposée par le biais d'une réplique qui moi m'a fortement interpellé : « Le temps des grèves victorieuses est révolu... ».
Les pouvoirs en place sont-ils vraiment effrayés par les grèves actuelles qui ne débouchent sur rien d'autre que les déambulations sur des parcours parisiens, et ne permettent plus la convergence des luttes ?
C'est l'une des nombreuses questions qui est posée au public.

Je vous conseille donc vivement ce spectacle qui ne manque pas d'interpeller chaque spectateur.
Ces quatre-vingt-dix minutes de théâtre sont plus pédagogiques que trente unités de valeurs en fac. (Unités de valeur imaginées par les occupants de la fac de Vincennes, et qui constituent encore la norme en matière d'évaluation, au passage...)

Voici un moment de théâtre engagé et passionnant, assorti d'une analyse politique d'une rare acuité.
Par les temps qui courent, comme il est bon d'avoir un espace dramaturgique permettant ce moment de recul sur notre histoire très récente ou notre contemporanéité !

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