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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Mes frères

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Promenons-nous dans les bois, pendant que les quatre loups n'y sont pas.

Des loups, oui, mais de ceux que l'on peut croiser chez Tex Avery.
Des loups qui tirent et déroulent une langue de deux mètres de long sur le sol, à la seule vue d'une fille.

Ces quatre loups, ce sont ces quatre frères, ces quatre bûcherons qui nous apparaissent, une fois leur journée finie, avec leur tronçonneuse à la forme phallique, leurs lames aiguisées, pointues acérées et si suggestives...
Quatre frères. Quatre nains, quatre ours des contes, quatre Dalton, quatre branquignols...
Quatre ogres, aussi !

La fille, c'est leur servante.
La fille, c'est Cendrillon, c'est Blanche-Neige, c'est Raiponce ou bien Boucle d'or.
La fille, ce sont toutes les femmes...

Ces cinq-là cohabitent de manière forcée. Comme si un certain confinement était passé par là...

Bien obligés de faire avec.
On ne peut évidemment que partager le rapprochement avec notre triste contemporanéité...

Les quatre frères forestiers, concupiscents au possible, rongés de désir, obsédés sexuels, consumés par l'envie de prendre de force leur servante, les quatre se surveillent mutuellement, expriment leurs fantasmes, se retrouvent dans les rêves érotico-pornographiques des uns et des autres...

Elle, elle tente de survivre au sein de cette fratrie mortifère. Elle, elle tente d'exister en tant que femme qui naguère a subi une vraie blessure et qui assume sa destinée et surtout ses choix.


Deux choix on ne peut plus difficiles dans un monde où la domination masculine est hélas encore beaucoup trop présente.
Quels choix ? Des choix simples et en même temps si difficiles : pouvoir dire NON ou OUI à l'autre, accepter ou refuser.
Avoir ce droit pourtant élémentaire, sans qu'aucun jugement ne soit porté.

Ca devait arriver un jour, Pascal Rambert a confié un texte à monter à un autre metteur-en scène que lui même.
Il a donné sa nouvelle pièce à quelqu'un qu'il connaît bien, et qui a plusieurs fois travaillé sous sa direction.

Rambert et Arthur Nauzyciel, puisque c'est de lui dont il s'agit, nous délivrent un conte très noir pour grands enfants, une fable sombre et pourtant très drôle.


Une pièce à la fois intemporelle et d'une actualité brûlante, dans laquelle l'humour burlesque et parfois surréaliste va côtoyer le drame, le macabre, l'érotisme, la (presque) pornographie, ou encore l'anthropophagie. (Je n'en dis pas plus...)

Ce mélange des genres est une complète réussite, et qui fonctionne à la perfection.
Nous allons être en permanence tiraillés entre le rire franc et en même temps le fait d'être dérangés par ce que nous voyons et comprenons.
Les deux, l'auteur et son metteur en scène nous placent sur une corde raide, sur le fil d'un rasoir on ne peut plus tranchant.

Des scènes graves aux terribles dialogues, et des scènes hilarantes.

Devant nous, se déroule un cartoon à la Tex Avery, j'y reviens, à la Chuck Jones.
Arthur Nauzyciel a multiplié les running-gags au sein de la magnifique scénographie de Riccardo Hernandez, les scènes de pure comédie loufoque, (des chorégraphies drôlissimes de Damien Jalet pimentent le tout), les ellipses sonores, des utilisations d'objets étonnantes, j'en passe et des meilleurs.

Et puis bien entendu, il y a la distribution.
Une distribution somptueuse. De celles que l'on peut rarement réunir.

Marie-Sophie Ferdane, Pascal Gréggory, Adama Diop, Frédric Pierrot et hier soir Arthur Nauzyciel en personne m'ont enthousiasmé.


Ce que font ces cinq-là est absolument phénoménal.
Leur façon de faire passer le message relève du grand Art, d'autant que le (long) texte de Rambert n'est pas des plus aisés à donner au public.

Les quatre garçons, chacun à leur manière, nous effraient et nous amusent beaucoup.
Dirigés d'une précision millimétrée, (les scènes de repas, de fantasmes, de rêves sont formidables), ils m'ont fasciné avec leurs vis comica, leurs métiers, leurs gestuelles et leurs talents respectifs.
Leurs différences de jeu enchantent les spectateurs.
Quelle cohésion, quelle cohérence !


Pensez à regarder également ceux qui ne parlent pas et qui écoutent leurs camarades. C'est très révélateur...

Marie-Sophie Ferdane incarne quant à elle cette femme blessée, meurtrie, et en même temps très érotisée (Ah ! Cette petite robe fendue sur le devant...), une femme qui va changer radicalement la donne en se vengeant impitoyablement et férocement.

Son interprétation de cette servante est à la fois bouleversante, glaçante et hilarante.

Son jeu, sa voix grave, la sauvagerie et la lascivité ambivalentes de son personnage, ses ruptures, cette façon de dire les sortes « brèves de comptoir » écrites par Rambert, tout ceci est admirable.
Oui, admirable !

C'est donc un passionnant et fascinant spectacle qui vous attend à la Colline.

Un spectacle nécessaire, indispensable, un spectacle qui pointe du doigt une dérive sociétale si ancienne et si contemporaine à la fois.
Nos frères qui doivent accepter le non ou le oui de nos sœurs.

Vous reprendrez bien un peu de bouillon aux petits os ?

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