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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Les romanesques

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Quand on a que le mur,
Pour unique partage...

C'est en effet un vieux mur moussu qui sépare les deux tourtereaux Sylvette et Percinet .
Ces deux-là s'aiment et n'ont d'autre expédient pour se rencontrer que de se retrouver en cachette de chaque côté de ce mur-là...

Un mur mitoyen séparant les propriétés de leurs deux pères qui eux se haïssent cordialement !

Ca ne vous rappelle rien, ce pitch-là ? Deux amants éperdus aux deux familles ennemies ?

Pour sa premières pièce, Edmond Rostand a en effet écrit une sorte de pastiche de Roméo et Juliette, ou encore du Cid.
Une pochade de jeunesse, et déjà, une déclaration d'amour au théâtre et aux comédiens.

Oui, Edmond Rostand a écrit d'autres pièces que Cyrano de Bergerac, L'aiglon ou encore Chanteclerc.
Marion Bierry a eu l'excellente idée d'adapter et de mettre en scène cette première œuvre qui n'est presque jamais montée en France. Je n'en avais jamais vu une quelconque version.

Il faut pourtant rappeler que ce texte fut créé à la Comédie-Française en 1894 et fut couronné par l'Académie Française.

Excellente idée, donc, car durant une heure et trente minutes, les cinq comédiens présents sur la scène du Ranelagh vont nous ravir avec cette délicieuse comédie.

Rostand a en effet eu pour ambition de chahuter Shakespeare et de se moquer des Romantiques.
Ici, les amants non pas de Vérone mais de Paris sont victimes d'un coup monté de leurs géniteurs respectifs pour les obliger à se déclarer leur flamme.

On apprend la supercherie au premier acte, on pourrait se dire que tout est bien qui finit bien, finalement, mais voilà, c'est sans compter sur le bel esprit dramaturgique du grand Edmond qui va développer le thème de spirituelle et intelligente façon.

Nous allons beaucoup nous amuser, en suivant les mésaventures des deux tourtereaux, interprétés par Sandrine Molaro et Alexandre Bierry.

Les deux jouent à chat et à la souris, se courent après en permanence.
C'est un bonheur de les voir interpréter avec une vraie force comique ces deux personnages.

Leurs ruptures, leurs œillades, leur façon de forcer parfois un peu les alexandrins (oui, déjà, Rostand utilise les douze pieds), tout ceci provoque les rires du public.

(Il faut dire aussi que Rostand s'en donne à cœur joie : les rimes de ses alexandrins comme par exemple truelle, pot-au-feu, ferraille ou encore rhumatisme, tout ceci ne sonne guère de façon classique. Le décalage est très drôle.)

Serge Noël et Thierry Ragueneau sont les machiavéliques papas, à savoir les sieurs Bergamin et Pasquinot.

Eux aussi font rire le public.
En barbons sympathiques et finalement attachants, ils incarnent de bien belle façon ces géniteurs bien décidés à marier coûte que coûte leur progéniture.

A un moment, la metteure en scène a eu la formidable d'idée de les installer dans une loge d'avant scène, regardant et commentant ce qui se passe sur le plateau.
On pense immédiatement à la célèbre série Le Muppet Show. C'est très drôle.

Il faut noter que Marion Bierry a utilisé les talents pianistiques bien connus de Serge Noël pour accompagner certains passages chantés. Ces moments musicaux sont eux aussi très réussis.

 

Et puis il y a Gilles-Vincent Kapps dans le rôle de Straforel, le spadassin.
Le comédien incarne vaillamment, avec puissance et énergie ce personnage, un type qui pourrait être une première esquisse d'un certain Cyrano.

M. Kapps va nous dire une formidable et étonnante tirade.
Vingt-six alexandrins pour dresser un catalogue des différentes méthodes d'enlèvement.
L'enlèvement brutal, l'enlèvement masqué, le romantique, le Vénitien, celui avec ou sans clair de lune...
Cette déclinaison, sorte de catalogue humoristique, annonce évidemment la future tirade du nez, l'une des plus célèbres scènes de théâtre.


Le fin du spectacle est constituée d'une série d'adresses au public, dans laquelle l'auteur semble s'excuser d'avoir écrit la pièce, (« des rimes légères », « un repos naïf des pièces amères »....) pour mieux dire l'amour qu'il porte à son art, pour mieux remercier les comédiens.

Hier soir, les comédiens en question ont été très applaudis, et ce ne fut que justice.


Je dois vous l'avouer : je n'avais jamais ni lu, ni vu cette première œuvre de Rostand, tombée dans un oubli relatif.
Grâce à Marion Bierry et à sa petite troupe, j'ai assisté à un passionnant et très fin moment de théâtre.
Ne manquez pas cette occasion rarissime de découvrir cette pièce, dans une adaptation on ne peut plus réussie.

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