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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Crise de nerfs

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

C'est la crise !

Avec ce spectacle "Crise de nerfs", Peter Stein nous propose un programme tchekhovien aux petits oignons.


Trois courtes œuvres de jeunesse, écrites en 1886 et 1888 (le grand Anton n'a pas encore 30 ans), deux pièces présentant des personnages plutôt tragiques, et une farce.
Le chant du cygne, Les méfaits du tabac et La demande en mariage.

Ce spectacle est une commande.
Jacques Weber a demandé au dramaturge allemand de travailler une nouvelle fois avec lui.
Ces deux-là se connaissent bien, très bien même, au point que M. Weber passe souvent pour le comédien français fétiche du metteur en scène.

Celui-ci a donc proposé au comédien en question ces trois petits bijoux.
C'est peu de dire qu'il connaît son Tchekhov, Peter Stein, lui qui a écrit un ouvrage qui fait autorité, intitulé Mon Tchekhov.
L'adjectif possessif « mon » indiquant bien à quel point l'auteur russe tient une place importante dans la vie et le cœur du metteur en scène.

Une nouvelle fois, l'osmose, la complicité, la complémentarité Stein-Weber va sauter aux yeux des spectateurs.
Elle est même émouvante, à certains égards, cette relation artistique-là, qui permet à deux êtres humains d'exprimer d'aussi belle façon sur un plateau le génie (oui, je pèse ce substantif) de Tchekhov.

Durant une heure trente, grâce à eux, nous allons plonger dans les tréfonds de l'âme humaine.

Ces trois petites pièces annoncent en effet les grands chefs-d'œuvres à venir.
Tchekhov, celui qui ausculte l'âme de ses contemporains.

Que ce soit en comédien au seuil de sa vie personnelle et professionnelle, en pseudo-conférencier complètement soumis à sa tyrannique épouse, ou en père à qui un hypothétique futur gendre vient demander la main de sa fille, Jacques Weber va nous permettre d'assister à cette descente dans les méandres existentiels de ces trois personnages.

Bon ! On a tout dit de Weber...

Ecrire qu'il nous donne une petite leçon d'interprétation est un nouveau pléonasme !
Il nous attire dans ses rêts, pour ne plus nous lâcher, malgré les deux interruptions pour changement de décors et costumes.
Une leçon, vous dis-je !...

Le metteur en scène n'a pas oublié que « son » auteur était médecin.

En 1886, Tchekhov avait déjà décroché son diplôme, exercé, et au passage pratiqué nombre d'autopsies.
Avant de s'occuper des âmes, il avait étudié l'anatomie humaine. Dans ces écrits de jeunesse, il se sert de ses années d'études pour mettre en avant le corps de ses personnages.

 

Le travail du couple Stein-Weber sur ces corps est ici fascinant.
Le corps vieillissant d'un cabot en toge, le corps d'un asthmatique entreprenant sa conférence sur les méfaits du tabac, ou encore le corps burlesque, forcé, outré de la farce.

Le corps comme outil de travail du comédien, le corps comme reflet de l'âme, le corps qui nous en dit beaucoup et qui parle autant peut-être plus que la voix.
Le corps qui révèle l'humanité...
Quel remarquable travail !

Deux camarades de jeu accompagnent Maître Jacques.

Loïc Mobihan, qu'on découvre dans Le chant du cygne en souffleur de théâtre, incarne le propriétaire voisin qui vient demander la main de sa fille à son père.

La fille en question est interprétée par Manon Combes.

J'ai retrouvé la vis comica, la progression diabolique, l'exacerbation des passions, que j'avais découvertes voici deux saisons dans la formidable version montée par Jean-Louis Benoît au Poche-Montparnasse, avec les merveilleux Manuel Le Lièvre, Emeline Bayart et Jean-Paul Farré.
Nous sommes exactement dans la même lignée.

Ici à l'Atelier, les fou-rires se déchaînent de la même manière.

Ah ça, pour rire, nous rions ! Le trio ne ménage pas sa peine pour faire fonctionner nos zygomatiques.
Et par les temps qui courent...

Oui, il serait dommage de passer à côté de ce magnifique moment de théâtre.
Un moment d'une intensité, d'une précision, d'une densité qui forcent l'admiration.
Courez donc toutes affaires cessantes à l'Atelier !
Vous voici prévenus !

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