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De la cour au jardin

Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Le grand inquisiteur

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Jésus, Jésus, Jé-ésus revient...

Oui, il revient Jésus, dans le chef-d'œuvre de Dostoïveski, les Frères Karamazov, et plus spécifiquement dans l'un des chapitres, Le grand inquisiteur.

C'est ce chapitre particulier qu'a choisi de nous montrer Sylvain Creuzevault, en guise d'amuse-bouche à sa prochaine mise en scène du roman dans son entièreté.

Parce que la pandémie covidienne est passée par là.
Parce que la Mort de masse, à laquelle plus personne ne pensait, la camarde, la faucheuse est venue impitoyablement se rappeler à notre mauvais souvenir.
Parce qu'il a été également question de sélection... Dans certains hôpitaux, il a fallu sélectionner les malades...
La mort. La sélection. La privation de liberté.

Parce qu'il a fallu, en tant qu'artiste, analyser, réagir, travailler à proposer une catharsis à cette épreuve mondiale. En tant que dramaturge. En tant qu'homme de théâtre.

Ce spectacle nous remet donc en perspective tous ces éléments avec lesquels il a fallu vivre, et qui n'ont pas disparu, loin s'en faut, si l'on en croit la plus récente des actualités.

Creuzevault a eu la judicieuse idée de mettre en abîme ce Grand inquisiteur avec un écrit du dramaturge allemand Heiner Müller, grand admirateur de Dostoïveski, et qui l'évoque dans son recueil « Fautes d'impression » publié en 1990.

Au fond, Müller va nous confronter à ce besoin qu'ont un petit nombre d'élus ou supposés tels, une élite autoproclamée, religieuse ou politique, mais surtout religieuse, ce besoin pour un petit nombre d'asservir le plus grand nombre en le privant de liberté intellectuelle par moult moyens.

C'est donc ce qui à arrive à ce pauvre Jésus, revenu sur terre en pleine Inquisition, à Séville, et qui va faire face à l'Eglise romaine ayant renié les principes messianiques au profit de l'asservissement des fidèles. Jésus est devenu dangereux aux yeux des puissants.


Sur le plateau de l'Odéon, va surgir un joyeux et « bordélique » chaos savamment orchestré.
Le burlesque, la farce vont côtoyer le grand guignol, le drame, l'horreur.
Nous allons croiser dans le désordre le fils de Dieu, donc, opposé à un impitoyable Torquemada, en compagnie du pape de l'époque, mais aussi Donald Trump, Margareth Thatcher, Joseph Staline, Adolf Hitler ou encore Karl Marx.

Sans oublier les deux fameux frères, Ivan et Aliocha, qui accueilleront le public d'une très originale façon, devant une scène en pleine reconstruction. Je n'en dis pas plus...

Et nous alors ?
Nous, les spectateurs, nous serons les asservis, ceux qui se sont librement soumis, ceux qui ont décidé de ramper devant les tyrans, la technologie ou la modernité.
Ceux qui seront « fondamentalement coupables de penser », pour reprendre l'expression de d'Heiner Müller.

Nous allons rire, de par les facéties des comédiens, mais nous allons être plongés dans une intense réflexion. Nous allons devoir intégrer le texte de Müller, dit par Nicolas Bouchaud.

Un texte dense, parfois ardu, qui sera d'ailleurs projeté au lointain, à mesure de son déroulement.

Cigare au bec, l'air un peu blasé, fataliste, Bouchaud nous plonge dans nos propres contradictions, en martelant le postulat du dramaturge allemand. Le lien avec Dostoïveski est alors évident. Nous comprenons plus ou moins rapidement les tenants et les aboutissants, le rapport avec notre actualité, avec la situation mondiale actuelle.
Son interprétation d'Hitler est magnifique. 


Le reste de la petite troupe s'en donne à cœur joie et ne ménage pas sa peine, pour illustrer scéniquement la démonstration politique et philosophique évoquée.

Servane Ducorps est un Donald Trump plus vrai que nature ! La mèche est dite !
Avec un ventre factice, les tics et tous les attributs vestimentaires caricaturaux de l'actuel POTUS, elle déclenche un très grand nombre de rires.

Elle s'exprime le plus souvent dans un anglais outré, que nous comprenons néanmoins très bien... Le registre de Trump n'est pas celui de Shakespeare.
Une sacrée composition !

Frédéric Noaille est une drôlissime et pathétique Margareth Thatcher. Lui aussi fait fonctionner nos zygomatiques à plein régime. (L'allusion à la grève des mineurs est formidable !)


Les deux, auxquels s'ajoute Staline (l'épatant Sylvain Fournier) vont faire passer un sale quart d'heure à Jésus (Arthur Igual, flegmatique, décalé, pince-sans-rire). Sale mais drôle !
Dans une scène grand guignolesque très réussie, Trump et Thatcher relèguent la crucifixion au rang d'une aimable séance de chatouilles, en comparaison de ce qu'ils font subir sur scène au rejeton de Joseph et Marie.
Vous ne regarderez plus vos baguettes chinoises ou japonaises de la même façon... Je vous assure !

Quant au Grand inquisiteur, c'est Sava Lolov qui s'y colle.
Impossible de ne pas avoir froid dans le dos, de ne pas frissonner en écoutant ses diatribes.
Le comédien alterne la voix du personnage (90 ans dans le roman) et la sienne propre, comme pour faire ressortir le caractère hélas universel de ses dires.

Au final, on ressent parfaitement l'urgence de la création de ce spectacle.
On sent bien ce besoin de la part de Sylvain Creuzevault d'apporter sa pierre à l'édifice pour réfléchir à tout ce que ces derniers mois ont engendré, mis plus ou moins en évidence.
La nécessité de mettre en place des mots, des gestes, une dramaturgie, une mise en abîme.

Parce que le Théâtre permet tout ceci.

Ce Grand inquisiteur interpelle, questionne et ne laisse personne indifférent.
L'entreprise artistique est très fortement applaudie au moment des saluts. Ce n'est que justice.

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