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De la cour au jardin

Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Venavi, ou pourquoi ma sœur ne va pas bien

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Nous sommes deux faux-jumeaux, nés sous le signe des non-mots...

Les non-mots. Le mensonge.

Celui que leurs parents ont cru bon d'asséner à Akouélé, la jumelle, le jour où elle n'a plus revu son frère Akouété.
Ils lui ont dit, à Akouélé, qu'Akouété était parti dans la forêt noire, toute noire, couper du bois.
Et depuis, elle l'attend, Akouélé. En silence, sans parler, sans grandir. Durant de longues années.
Un temps long, un temps d'épreuves difficiles.

Akouété, il est devant nous. Akouété va tout nous expliquer.
Lui, il sait. Il est mort.
Il sait pourquoi sa sœur ne va pas bien.
Les parents, croyant protéger la petite, lui ont non seulement caché la vérité, mais ils ne lui ont pas sculpté le venavi.

Au Togo, le venavi, c'est la sculpture qui remplace le jumeau mort, le demi-dieu qui s'est envolé, le demi-héros qui n'est plus.
Ainsi, il est toujours aux côtés de celui ou celle qui reste.


C'est ce conte que l'auteur togolais Rodrigue Norman nous raconte.

Un conte initiatique, un conte qui va nous montrer qu'on peut parler de bien des choses aux enfants, y compris les plus sérieuses. Y compris la mort.
Vouloir trop protéger les enfants conduit souvent à créer involontairement bien des troubles et bien des soucis.
Vouloir faire en sorte que les petits se construisent sur des secrets n'est pas la meilleure façon de leur faire appréhender l'avenir.

Alors bien entendu, Catherine Verlaguet a adapté le propos de l'auteur pour des petits spectateurs, à partir de 7 ans.
Les choses seront dites, bien dites, de façon souvent très drôle, parfois très émouvante.
Et ce, sans jamais avoir recours à un pathos de mauvais aloi.
En prenant toujours les jeunes spectateurs pour ce qu'ils sont, c'est à dire des êtres doués de raison, qui comprennent les choses, les métaphores, les raccourcis et les non-dits.

La pièce a été créée voici dix ans, dans le cadre d'une commande du CDN de Sartrouville, et est re-créé aujourd'hui au Théâtre de la Ville, dans le cadre de l'opération Un été solidaire.

Akouété, c'est le comédien Alexandre Prince. C'était sa première. Il reprend en effet le rôle.
Souple, félin, gracieux, il va remplir la salle de sa présence, de son grand charisme.
Dès les premiers mots, il nous attrape pour ne plus nous lâcher.

De sa voix claire, chaude, il nous raconte. Il est Akouété-le jumeau-griot revenu nous dire, nous expliquer, nous dévoiler les choses tues.
Durant quarante minutes, le comédien ne va pas ménager sa peine.

La mise en scène d'Olivier Letellier est exigeante en terme de dépense énergétique.
Exigeante également en terme de précision.

En effet, Alexandre Prince évolue dans la remarquable (je pèse cet épithète) scénographie de Sarah Lefèvre.
Le bois sera présent sur scène, le bois qui se transforme, l'essence balsamique qui emplit la forêt, le bois qui se transforme en maîtresse d'école, en maman, en chemin, ou encore en cageot d'oranges.
Tout ceci est très beau et très ingénieux. Et je n'en dirai pas plus. Je vous laisse découvrir.

Le comédien va nous faire rire, dans des tableaux jubilatoires : le ventre de la mère, la scène des remèdes, la scène du guérisseur spécialisé dans les maladies spéciales du cerveau, j'en passe et non des moindres.
Il va nous émouvoir également. Beaucoup. Toujours avec une grande justesse et une grande sensibilité vraie.

Il incarne tous les personnages de façon viscérale. Nous croyons en permanence à ce qu'il nous montre. Le « duo » entre l'épouse, maîtresse femme, et le mari, plutôt lâche, ce duo-là est formidable !

Il faut mentionner également les très belles et très subtiles lumières de Sébastien Revel qui permettent de matérialiser des lieux et de souligner finement les émotions que nous transmet le comédien.
De la très belle ouvrage, là aussi.

Il serait vraiment dommage de laisser cette belle fable, ce conte initiatique aux seuls petits spectateurs.
Ce qui nous est montré de façon si subtile et si réussie m'a complètement séduit.
Cette histoire humaine, qui mêle et unit la vie, la mort, l'enfance et le monde des grands, ce spectacle qui part de la culture togolaise pour dégager un message universel est une totale réussite.

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