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De la cour au jardin

Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Littoral

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

« Pourquoi je suis qui je suis ? Vaste question ! »
Oui, cette vaste question-là, ça fait maintenant presque trente ans qu'il se la pose, qu'il nous la pose, Wajdi Mouawad.

En 1997, il créait à Montréal cette pièce, Littoral, mettant en scène Wilfrid, le héros, qui apprenait brusquement que son père venait de mourir, et qui entreprenait d'aller l'enterrer dans son pays d'origine, un pays dévasté par la guerre civile.
Une quête, un voyage initiatiques.

 

Depuis toujours, nous dit le patron du théâtre national de la Colline, « il a été demandé à chaque génération de s'interroger sur les grandes questions de notre existence. »

C'est donc à une nouvelle génération de comédiens, de très jeunes comédiens, qu'il a confié la tâche de répondre à cette interrogation.
Des jeunes comédiens qui tous ou presque, ont déjà travaillé avec lui, notamment dans le cadre d'un travail au Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique en 2015, un spectacle intitulé Défenestrations.

Bien entendu, impossible de ne pas relier également cette re-création de la pièce à la crise sanitaire que nous connaissons actuellement.
Parce que la mort est l'un des personnages à part entière de ce spectacle, la mort du père, la mort qui aboutit au difficile enterrement d'un proche, la mort tragique, épouvantable, insoutenable des villageois de cette histoire, la mort des illusions, mais également la mort qui ne doit pas faire oublier, la mort que l'on doit faire suivre de mémoire.

La mort après laquelle il faut reconstruire. Aussi. Surtout.
A cet égard, l'ouverture du torchon ne laisse planer aucun doute. Le plateau est vide.
Après ces cinq mois, il faut rebâtir, il faut recréer, il faut physiquement remettre tout en place, quitte à matérialiser la scène avec du gaffer, quitte à n'avoir que quelques accessoires.
Jouer ! Il faut jouer ! Il faut rejouer !

C'est ce à quoi va s'employer la petite troupe.
Deux distributions, en alternance, jouent les deux heures et quarante minutes de ce spectacle.

Pour cette première, c'est la distribution la plus féminine qui ouvre le bal.

Le héros, Wilfrid, est devenu pour l'occasion une jeune femme.
Nour. La lumière.

Elle le sera, lumineuse, Hatice Özer.
L'excellente, la remarquable Hatice Özer, qui interprète magistralement cette héroïne !

Hatice OZER / © Photo Tuong-Vi Nguyen

Durant ces cent-soixante minutes, la comédienne ne quittera pas le plateau (à part une très courte fois).
Melle Özer va déployer une très belle palette de jeu, et va nous faire vibrer, nous transmettre beaucoup d'émotions.
Elle nous montrera la colère, le désespoir, la rage, la sauvagerie, mais aussi l'amour, la tendresse envers le père.
Je ne l'avais jamais vu jouer, et ce fut pour moi une vraie et belle découverte.

Il faut d'ores et déjà bien retenir son nom !

La mise en scène du patron est comme à l'accoutumée énergique, physique, incandescente.

Pas de faux semblants, pas de faux-fuyants : les scènes de groupe, les scènes intimistes, les scènes de tendresse, les scènes qui nous disent les horreurs de la guerre sont toutes traitées avec le même soin, la même précision, le même engagement.

Parfois, comble de la virtuosité, nous avons sur le plateau trois comédiens qui interprètent le même rôle du père, mais nous ne sommes jamais perdus.

Et puis des scènes de comédie viennent nous rappeler que le rire côtoie en permanence le tragique.

Car il y en a, des scènes de comédie, comme celles des tournages cinématographiques, de la piscine, ou encore du conseil de famille dans un salon mortuaire...
On rit beaucoup, notamment grâce à Emmanuel Besnault et Jade Fortineau, tous deux en très grande forme.
Le premier, notamment en Oncle Emile, ou en Hakim en maillot de bain, est impayable de drôlerie.
Tout comme Melle Fortineau, qui campe la "chevaleresse Bérangère", version féminine du chevalier Guiromelan du texte initial.

Le reste de la petite troupe est à l'avenant. La distribution est on ne peut plus cohérente et homogène. Julie Julien, Hayet Darwich, Darya Sheizaf et Théodora Breux sont elles aussi totalement convaincantes dans leurs rôles respectifs.

Des véritables et assez nombreuses chorégraphies viennent rythmer le propos, au son des guitares et des basses de Charles Segard-Noirclère, ainsi que de la vielle à archet de Pascal Humbert, qui joue également l'une des figures du Père et le personnage de Wazâân.

Ce père hier, était principalement interprété par Patrick Le Mauff, en alternance avec Gilles David, de la Comédie Française.
Le comédien est bouleversant, notamment dans ses dernières scènes, lorsque son personnage devient le « gardeur de troupeaux ».

Lors des saluts, les applaudissements seront nourris, et les « Bravo ! » très nombreux !
Ce n'est que justice.

Il serait vain, illusoire et pour tout dire complètement imbécile de vouloir comparer la version 1997, ou les suivantes, et celle-ci.
Wajdi Mouawad nous démontre de façon limpide et magistrale la force, l'intemporalité de son texte et de son propos, tout en les passant au filtre de la contemporanéité et de l'actualité.
Ce premier volet du cycle Le sang des promesses est véritablement un classique du théâtre du XXème siècle.

Il faut vraiment aller voir ce qu'a fait l'auteur-metteur en scène d'une pièce écrite voici vingt-trois ans, et comment ses jeunes comédiens s'en sont emparés.

Hatice Özer - © Photo Tuong-Vi Nguyen -

Hatice Özer - © Photo Tuong-Vi Nguyen -

© Photo Tuong-Vi Nguyen -

© Photo Tuong-Vi Nguyen -

© Photo Tuong-Vi Nguyen -

© Photo Tuong-Vi Nguyen -

© Photo Tuong-Vi Nguyen -

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