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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Sganarelle ou le cocu imaginaire

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Dernier appel ! Les passagers à destination de l'an de grâce 1660 sont priés de monter à bord de la machine à remonter le temps de la compagnie Aigle de Sable !

Une compagnie qui nous propose à l'Epée de bois une remarquable et magnifique mise en scène de cette pièce importante écrite par M. Poquelin, en l'année sus-nommée.
Une mise en scène baroque, formidablement et totalement assumée en tant que telle, que l'on doit à Milena Vlach et Jean-Denis Monory.

Dans cette histoire de bon bourgeois qui se croit (à tort) cocufié, tous les codes baroques nous seront montrés.
Avec notamment l'éclairage aux bougies, les maquillages blancs des visages avec les pommettes rouges, les costumes d'époque, mais également la diction si particulière avec les « r » roulés à l'intérieur des mots, les « r », « », « t » finaux rendus sonores ou encore la diphtongue « oi » prononcée « oué ».


Sans oublier les intonations et la gestuelle pouvant nous paraître parfois outrées à nos yeux, mais complètement nécessaires au XVIIème pour capter l'attention des salles et des publics.

Les quatre comédiens, Milena Vlach, ainsi qu'Eléna Rossi, Laurent Charoy et Alexandre Palma Salas, interprétant (pratiquement) tous les rôles, s'acquittent de la tâche avec un réel brio et un grand talent.

Et surtout, tous mettent parfaitement en évidence les trois raisons énoncées par l'universitaire Georges Forestier, dernier éditeur en date des œuvres complètes de Molière dans La pléiade, les trois raisons qui font que cette pièce est d'une importance capitale dans l'histoire du théâtre français.

- Molière innove avec une perspective comique qui tranche radicalement avec les histoires précédentes de cocu, et ce, depuis l'Antiquité : ici, Sganarelle n'est jamais cocufié, à la différence de ce qui se faisait précédemment dans la dramaturgie française. Il croit seulement porter les cornes.
L'humour provient non pas des mésaventures de cocufiage elles-même, mais de la jalousie et de l'erreur du personnage.
N'oublions jamais que le nom propre Sganarelle vient du verbe italien «ingannare », tromper. Sganarelle, celui qui se trompe sur lui-même.

- Molière modernise le rapport père-fille.

- Molière créé un personnage théâtral totalement inédit, celui du notable bourgeois, borné et surtout persuadé de l'infériorité et de la légèreté des femmes. (C'est en quelque sorte un premier croquis du futur Arnolphe.)

Ces trois axes sont parfaitement rendus évidents dans la proposition qui nous est faite.

Il y a le fond, mais il y a également la forme.

Nous sommes véritablement transportés au grand siècle, dans une salle en bois, avec des comédiens qui viennent d'installer leurs tréteaux et leurs bougies afin d'édifier des citadins d'une petite ville de province.

Ce que nous voyons est très beau. Une scénographie très inspirée nous fait immanquablement penser aux tableaux en contre-jour ou en clairs-obscurs de Georges de la Tour ou Mathieu le Nain.

Des accessoires judicieusement choisis ont eux aussi un rôle important à jouer, comme ces cadres de tableaux vides, ce cheval de bois, ce mannequin, ce grand miroir...
Et non, vous n'en saurez pas plus !

Nous rions énormément.
Les comédiens sont totalement investis dans cette mécanique baroque.
Parfois, l'on sent bien la comédia dell'arte qui n'est pas loin. Les "burles", les pitreries qui sont à l'origine du mot "burlesque", sont fort réjouissantes.

De grands moments nous sont réservés, comme par exemple la fameuse scène XVII, dans laquelle Sganarelle va assumer sa couardise.
Laurent Charoy est alors épatant de drôlerie, les jambes arquées, puis avachi sur son siège, le béret en bataille.

Ses deux derniers alexandrins, les N° 656 et 657 pour les amateurs de précision, seront dits de façon à nous faire réfléchir sur la morale et l'universalité de ce qui vient de nous être dit et montré.

Je vous laisse découvrir. Le procédé fonctionne parfaitement.

Ses duos avec son épouse interprétée par Melle Vlach sont jubilatoires. Les coups sont donnés, mais également rendus ! Que d'énergie, que de fougue !

Eleonora Rossi est elle aussi épatante en jeune fille de la maison, drôle et rouée en diable, Alexandre Palma Salas est quant à lui parfait dans le double rôle d'un vieux barbon et du jeune premier.

Je n'aurai garde d'oublier de mentionner la présence de Jean-Marc Puigserver, à l'orgue de barbarie, qui renforce le côté poétique de l'entreprise.

Surtout, surtout, ne passez pas à côté de cette complète réussite, maîtrisée de bout en bout, même si vous pouvez être un peu surpris au premier abord par le côté baroque.
Je vous conseille de lire ou relire le texte auparavant, pour mieux savourer encore ce qui vous attend.
On le trouve en téléchargement libre ici même :

https://www.theatre-classique.fr/pages/pdf/MOLIERE_SGANARELLE.pdf

Voici ce qu'écrivait Monsieur, frère du roi, à la création de la pièce :
« La première fois qu'elle fit paraître ses beautés au public, elle me parut si admirable que je crus que ce n'était pas rendre justice à un si merveilleux ouvrage, que de ne la voir qu'une fois, ce qui me fit retourner cinq ou six autres. »

Pas mieux !

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