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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Lear

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Oh les filles, oh les filles ! Elles vont encore le rendre marteau !
Oui, les trois sœurs vont encore provoquer l'ire de Lear, le roi leur père.
La colère, puis le désespoir...


Cet opéra écrit en 1976 est une commande : le célèbre baryton Dietrich Fischer-Diskau voulait une version musicale de la tragédie de William Shakespeare.
Après s'être adressé sans succès à Benjamin Britten, il proposa le projet au compositeur allemand Aribert Reimann, qui après quelques hésitations, s'attela à la tâche.

La création de l'œuvre en France date de 1982, ici même à Garnier, avec à la baguette Friedeman Layer et à la mise en scène un certain Jacques Lassalle.

En 2016, le metteur en scène Calixto Bieito et le chef italien Fabio Luisi créaient leur propre version.
C'est cette vision de l'œuvre de Reimann qui est reprise aujourd'hui, toujours à l'Opéra Garnier.

Cet opéra en deux parties (comme une métaphore du bien et du mal, de la trahison et de la fidélité) porte en son sein une grande violence et une terrible intensité.
Cette violence est notamment exprimée par l'instrumentation : beaucoup de cuivres, beaucoup de percussions, beaucoup de clusters sonores, nombre d'aigus assourdissants.
Sans oublier le très fort volume des voix.

Les voix, justement.
Aribert Reimann, lui-même fils d'une cantatrice, fut durant de nombreuses années professeur de chant contemporain à l'école des Beaux-Arts de Berlin.
C'est un spécialiste de la chose chantée.


Ceci va se vérifier dans la grande variété de tessitures de sa distribution, et puis surtout dans la grande diversité des techniques vocales employées dans cette œuvre : le cri, le parlé-libre, le parlé-rythmé, le « chant-parlé », le parlé-chanté, la déclamation et bien entendu le chant libre et le chant à gorge déployée seront toutes utilisées.

Il y a quelque chose de délicieusement excessif dans cet opéra, où les dissonances, les atonalités, les micro-intervalles, et il faut bien le dire, un livret un peu bancal, créent en permanence pour le spectateur une impression de grande tension, de mise en danger.
Impossible de souffler, si ce n'est durant deux interludes aux sourds agrégats de notes des cordes.

Le metteur en scène Calixto Bieito, habitué aux images provocantes, dérangeantes, excessives, n'a donc pas eu besoin de pousser bien loin le curseur.
Sa mise en scène basée sur la belle scénographie de Rebecca Ringst, avec de gigantesques lattes en bois-métal noires mouvantes, ainsi que des projections en arrière plan lors de la deuxième partie, (dont on ne comprend pas forcément la teneur), cette mise en scène complète habilement et avec un vrai à-propos la violence intrinsèque de l'œuvre, sans provocs inutiles.

Certes, ne nous voilons pas la face, les scènes d'énucléation, de meurtres, de domination sont très, mais alors très réalistes. Âmes sensibles, vous voici averties...

Mais de très beaux moments nous seront également montrés, avec notamment deux scènes de pieta très émouvantes (des pieta père-fille, Lear-Cordelia).

Calixto Bieito a eu une autre excellente idée : matérialiser le Pouvoir avec un grand P par une grosse miche de pain, que le roi va partager entre ses filles.
Ce partage presque eucharistique en tout début de spectacle est très réussi, avec des personnages-rapaces qui se jettent sur les parts de pain, et se ruent sur les miettes qui tombent.
Quel symbole !

 

J'ai hâte de découvrir en 2020 et 2021 sa vision de la Tétralogie de Wagner.

La distribution de cette reprise de Lear est absolument irréprochable.
Tous les chanteurs, nordiques dans leur grande majorité, sont parfaitement à l'aise dans dans cette œuvre contemporaine.
Les spectateurs sont immédiatement conquis par les tessitures et surtout les qualités techniques et vocales en matière de chant contemporain.

J'ai particulièrement été impressionné par le baryton danois Bo Skovhus.
Le chanteur donne une profondeur intense au roi Lear. Le crâne rasé, se déshabillant au fur et à mesure de la première partie, se retrouvant dans la deuxième en SDF pour mourir au bord du plateau en caleçon, il campe un personnage complexe qui se met à nu, au figuré, et presque au propre.
La voix est puissante, profonde, envoûtante, impressionnante.
Le baryton sera très applaudi.

Tout comme les trois sœurs, les trois soprani, les allemandes Annette Dasch (Cordelia) et Evelyn Herlitzius (Goneril), ainsi que la Suédoise Erika Sunnegardh (Regan). Les trois chanteuses elles aussi feront preuve d'une belle puissance nécessaire à leurs partitions et rôles respectifs.
Et puis quelles comédiennes ! En plus de leurs talents musicaux, toutes trois sont d'une impressionnante justesse dramaturgique. Ce qu'elles font sur la scène de Garnier force le respect.

Le contre-ténor britannique Andrew Watts est lui aussi très remarqué dans son rôle d'Edgar, le fils légitime du comte de Gloucester.
Dans son déguisement d'une saleté repoussante, il incarne un contraste vocal très réussi avec les autres personnages masculins.

Fabio Luisi aussi à l'aise dans Verdi que dans Reimann, laisse éclater toute la force et la puissance de l'œuvre, en tirant de l'orchestre-maison des rugissements, des violences musicales et sonores, des fulgurances timbrales magnifiques.

De nombreux rappels viendront saluer les presque trois heures de cet opéra « shakespearien » âpre, assez austère, mais passionnant.
(Il faut rappeler que Verdi s'était cassé les dents sur le sujet.)
Les applaudissements sont nourris, et ce n'est que justice.

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D
L'Opéra Garnier, sa splendeur rouge et or et le plafond de Marc Chagall! Quel cadre pour ce "LEAR". Pour un germanophone musicophile, cela s'annonçait merveilleusement.
L'opéra, c'est une histoire et surtout, de la musique. Malheureusement, la musique n'était pas là!
A la place, une cacophonie agressive qui a heurté mes oreilles et m'a fait trouver le temps très long.
Reimann, né à Berlin en 1936, aurait pu travailler chez Volkswagen, dans le carossage. Cela aurait sublimé sa capacité à engendrer des sons métalliques...
Habituellement, je ne supporte pas les "musiques" modernes comme le rap. Hier, pendant l'opéra, je me suis pris à regretter de ne pas être allé à un concert de NTM.
" Lass mich zoom zoom zen
in deinem Benz Benz Benz..."
La mise en scène m'a rappelé le théatre post soixante-huitard.... Prétention vide de sens!
Un détail m'a permis d'échapper temporairement à la cacophonie: l'apparition très discrète d'un vieillard cachectique sur la droite de la scène.
Déterminer la nature de ce personnage d'EHPAD m'a occupé un certain temps: s'agissait il d'une statue de bois plantée là pour le décor ou d'un être vivant? L'objet s'est mis en marche: c'était un vieillard dénutri, sans texte, mais de sexe masculin prolongé et bien éclairé...
Sa contribution à LEAR, au delà de distraire le spectateur de sa souffrance auditive, m'échappe complètement....
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