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La dernière bande

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

J'en ai vu des débuts de pièce saisissants.
Ce que fait Denis Lavant au début de cette Dernière bande est tout bonnement au-delà du saisissant !


Noir puis lumière très vive au dessus de ce bureau à l'envers, derrière lequel il est arrivé et s'est assis en catimini, sans crier gare, en douce.
Et là...
Et là !


Nous assistons à un moment unique. Un long moment, que je ne décrirai évidemment pas, (et pourtant, comme j'en aurais envie...), et qui fait qu'immédiatement, le propos de la pièce est posé.


L'histoire de ce vieux type, Krapp, qui s'étant enregistré chaque année va écouter une bande magnétique vieille de trente ans, cette histoire-là est un éloge de la temporalité.
Le temps qui passe, le temps qui s'arrête, le temps qui est fixé sur un support, le temps sur lequel on revient, le temps qu'on voudrait retrouver, le temps qu'on ne veut pas oublier, le temps d'un homme seul qui n'a de compte à rendre à personne. Le temps, quoi.

Le temps fondateur également : « Sois de nouveau ! », écrit l'auteur : Krapp veut rechercher et surtout retrouver un moment qui participe au fondement de sa vie.
Pour Beckett, ce instant fondateur est probablement celui où il renonça à exercer le métier de professeur pour entreprendre la carrière dramaturgique que l'on sait.

Le temps « palpable » également.

Une bobine de bande magnétique est certes un support d'un contenu enregistré, mais c'est surtout un objet qui matérialise le temps.
Pour moi, qui naguère, montais mes interviews radio à partir du medium magnétique, avec des ciseaux en laiton et une réglette en maillechort, ceci m'a sauté aux yeux.
Le support numérique n'a plus cette dimension de la « durée matérialisée ».

Et puis et peut-être surtout le temps, qui comme le dit si justement Jacques Osinski, le metteur en scène de la pièce, est « la force du théâtre » !

Cette histoire est également une ode au son.
Le son de la voix du comédien, reconnaissable entre toutes, et puis un son hors-plateau, qui ne meuble pas un vide, mais qui fait totalement partie de la dramaturgie, et qui a sa signification propre. Là non plus, je me garderai bien d'aller plus loin.

Le son d'une voix, également, et quelle voix, avec son grain si particulier, qui témoigne du temps.

Beckett, en écrivant cette pièce autobiographique, d'une certaine manière,suite au décès d'une femme qui fut un amour de jeunesse, Beckett nous propose ces réflexions-là, par le biais de ce vieil homme, qui se retrouve trois décennies en arrière, et qui se qualifie de crétin, alors que maintenant... Oui enfin...

Jacques Osinski et Denis Lavant se retrouvent pour la deuxième fois autour de Beckett.

Dans Cap au pire, voici quelques saisons, donnée ici-même à l'Athénée, ils avaient devant eux une page blanche.
Ici, La dernière bande est une véritable pièce de théâtre, qui comporte nombre de didascalies.
Ces nombreuses didascalies vont permettre paradoxalement une vraie liberté !

Les deux, dans une véritable osmose, ont fait de ce texte un moment burlesque inoubliable.

Dans la première demi-heure, nous allons assister à un festival à la Buster Keaton.

Ici, pas besoin de maquillage du clown, nous ne sommes pas dans ce registre.

(On se souvient au passage que Beckett écrivit
un court métrage « expérimental » de vingt-quatre minutes, réalisé en 1965 par Alain Schneider, avec un Buster Keaton filmé de dos pendant les trois quarts du temps.)


La façon d'aller chercher une bande magnétique dans le tiroir du bureau après avoir contourné le meuble qui je le rappelle, est à l'envers, la manière d'éplucher une banane, de se débarrasser de la peau, de tenir le fruit sans le manger, ces allées et venues en évitant la dite peau, tous ces moments relèvent d'un art consommé du mime, d'une perception du corps dans l'espace d'une rare acuité, et d'une magnification passionnante et permanente du geste.
La scène drôlissime avec un dictionnaire poussiéreux est à cet égard extraordinaire.

Cette « gestion du corps », va également se calquer sur le fonctionnement du magnétophone à bandes.
Denis Lavant nous fait visuellement des retours en arrière, des pauses, des avances rapides.
La mise en scène est là aussi d'une remarquable efficacité.

Et puis il y a les yeux de Denis Lavant.
Des yeux expressifs, perçants, malicieux, des yeux qui lorsqu'ils vous fixent si vous avez la chance d'être assis dans les quatre premiers rangs, semblent vous sonder.

Une nouvelle fois, il faut absolument aller voir le comédien.
Ce qu'il nous montre, ce qu'il nous dit, ce qu'il nous joue relève d'un art merveilleux et rare.
Un homme seul sur une scène en captive trois cents autres, qui lui réservent au final une ovation finale.

C'est une nouvelle leçon de théâtre à laquelle il faut assister toutes affaire cessantes.
Chapeau ! (Et bonnet !)
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Au sortir de la représentation d'hier, j'ai retrouvé Denis Lavant et Jacques Osinski qui ont répondu à mes questions.
Ne manquez pas cette interview radio. Ce sera pour les jours à venir.

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