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65 miles

© Photo Y.P. -

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65 miles. Une distance...
Celle qui sépare les villes de Hull et Sheffield, dans le comté anglais du Yorkshire. Des villes industrielles et minières durement touchées dans les années 80 par le chômage et la misère.


La pièce de Matt Hartley traite en effet de la distance.
Les 65 miles entre ces deux lieux dans lesquels se déroule une grande partie de l'action.

Certes.


Mais l'auteur va surtout nous montrer la distance qui sépare les personnages, ces êtres humains incapables de communiquer, incapables de dire les choses, même simples.
Et puis, et peut-être surtout, la distance qui les sépare d'eux mêmes.

Pete et Rich Giles sont deux frères.
Leur père les a abandonnés très tôt.
Le premier, l'aîné, vient de purger sa peine de neuf années d'emprisonnement, pour homicide involontaire.
Il retrouve la maison familiale dans laquelle vit seul son cadet, dans l'ombre de leur mère.

Pete a une fille qu'il a lui aussi abandonnée, qu'il va vouloir retrouver.


Rich, quant à lui, rongé par le remords, se rendra auprès de son ancienne petite amie, à qui il avait demandé d'avorter.

Dans la lignée des réalisateurs anglais Ken Loach ou encore de Mike Leigh, dans une écriture très cinématographique, Matt Hartley va aborder le thème du déterminisme social.
Peut-on échapper à son destin, peut-on faire autrement que de reproduire les schémas sociaux qui semblent se refermer impitoyablement sur vous ?
Et puis, par là-même, une grande interrogation poindra très rapidement concernant le libre arbitre de l'individu face à la société dans laquelle il vit.

Et puis, bien entendu, sera également abordé le thème de la filiation, de la transmission, de ce qu'on laisse (ou pas) à nos enfants.

Paméla Ravassard a mis en scène de façon magistrale ce texte fort, intense et engagé, traduit par Séverine Magois. (Il faut noter qu'il s'agissait hier sur la Scène conventionnée d'intérêt national d'Auxerre de la création française de cette pièce.)

La metteure en scène a su traduire sur le plateau l'âpreté des mots et des scènes.
Ici, dans la scénographie très épurée de Benjamin Porée, va régner en permanence une tension très palpable, avec des moments durs, ou très émouvants, mais également des instants humoristiques. Un humour so british.

L'une des grandes réussites de Melle Ravassard est la façon dont elle a réglé les déplacements et traité la distance (encore...) entre les comédiens.
Ceux-ci sont très éloignés lorsqu'ils se parlent calmement, avec des propos anodins, mais au fur et à mesure qu'ils se rapprochent l'un de l'autre, l'incommunicabilité reprend le dessus pour aboutir à des cris, des hurlements ou même une réelle violence, les actes prenant le dessus sur les mots.

La direction d'acteurs est millimétrée, très précise.
La metteur en scène a demandé à ses comédiens de beaucoup creuser leurs personnages respectifs.
Il ressort de ceci, grâce également au talent de chacun, une justesse, une intensité, voire parfois une austérité voulue et assumée : les sept nous attirent à eux pour ne plus nous lâcher. Impossible de se désintéresser de ce qu'ils nous disent et nous montrent.

Garlan Le Martelot (dont j'avais beaucoup apprécié le mois dernier la prestation dans Venise n'est pas en Italie) et Benjamin Penamaria sont Pete et Rich Giles.
Les deux sont irréprochables, l'un en écorché vif, l'autre dans un registre plus intérieur, tous les deux en quête de rédemption. Le duo fonctionne à la perfection.

J'ai beaucoup aimé également les personnages de Frank et Michelle joués par Stéfan Godin et Emilie Aubertot.
On croit totalement à ce père et cette fille de substitution.
Dans un registre grave, presque austère, de sa voix grave, il sera certainement celui qui communiquera le plus.
Elle, en lycéenne en uniforme, est très drôle à tourner autour du frère aîné. Et non, je n'en dis pas plus...

Emilie Piponnier est Lucie, l'ex-girlfriend.
La comédienne est elle aussi parfaite : elle confère à son personnage un très beau mélange de force et de fragilité.
Sa mère est interprétée de façon très intense également par Paméla Ravassard elle-même.

Et puis Laurent Labruyère qui par ailleurs à écrit les musiques du spectacle, est Tony.
Il n'apparaît qu'à la toute fin dans un rôle assez difficile. Le comédien évite tout pathos ou toute caricature. Lui aussi est totalement crédible.

On l'aura compris, cette entreprise théâtrale m'a complètement séduit.
J'aime ce théâtre politique, au sens premier et noble du terme, ce théâtre social qui part du personnage pour aboutir à une universalité.
Un théâtre qui interroge une réalité sociale, et qui nous renvoie, comme les miroirs présents sur la scène, une image.
Notre image.


C'est un spectacle remarquable, d'une grande puissance émotionnelle, qui confronte chacun à sa condition d'être humain et à sa place dans le monde qui l'entoure.

Nul doute qu'il sera dans une prochaine saison monté à Avignon et à Paris.

Quatre classes de lycéens de 1ère, des Lycées Janot et Pierre et Marie Curie, de Sens, assistaient hier au spectacle.
On aurait entendu les mouches voler durant la représentation.
C'est évidemment un signe qui ne trompe pas...

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