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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Le jour qui vient

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

L'amour est enfant de poème...
Ce poème, c'est celui d'Aragon, dont la fin d'un vers a servi de titre à la pièce de Christian Giudicelli.


« On veille on pense à tout à rien On écrit des vers de la prose

On doit trafiquer quelque chose En attendant le jour qui vient »


Sept personnages vont donc « trafiquer », en cette soirée et cette nuit du 24 août, comme le disent ces lignes écrites sur le tableau noir qui nous attend sur le plateau.


Une sorte de trafic amoureux. L'auteur, Prix Renaudot 1986,  nous propose d'observer les « trafics en matière d'amour » qui vont se jouer entre sept personnages.
Ces sept personnages lui ont été inspirés par des élèves comédiens, en stage de théâtre à l'Atelier des Déchargeurs. Ils les a côtoyés et observés.

Dans cette station balnéaire où se déroule l'action de la pièce, nous allons faire connaissance avec Muriel, une femme d'un âge mûr qui a des visées « cougardesques » sur Mélik. Celui-ci préférerait plutôt entamer une relation amoureuse avec Roman, le fils de Muriel.


Roman, lui, a jeté son dévolu sur Marlène, l'aide-soignante extravertie et sa copine Claire, comédienne, cependant beaucoup plus distante.


Et puis, il y aura Marie, une jeune fugueuse, qui va rencontrer Adamé, qui se dit migrant.

Ce que nous allons voir relève d'une remarquable et très juste analyse du sentiment amoureux contemporain. Se joue devant nous une description minutieuse, captivante, drôle de différentes relations se nouant (ou pas) entre les membres de cette petit communauté, à la fin de l'été méditerranéen.

La formidable justesse, l'impressionnant sentiment de vérité qui se dégage de ce spectacle  dont c'est la création sont dus principalement à trois éléments : la passionnante écriture de Giudicelli, la grande force de la mise en scène de Jacques Nerson et l'épatant septuor de comédiens jouant devant nous.

Passionnante écriture, car en très peu de temps, nous nous attachons à ces personnages et à leurs « déboires ». J'ai très vite été accroché, voire fasciné par ces moments de vie, ces instants de séduction aboutie ou qui fait long feu, ces transports amoureux, ces espoirs déçus ou qui portent leurs fruits, ces instantanés sentimentaux actuels.

Jacques Nerson, sur l'assez petite scène des Déchargeurs, est parvenu à créer beaucoup d'espace. Et d'espaces au pluriel.
Les sept comédiens ne quitteront jamais le plateau (à une exception près). Ils évolueront dans différents lieux, tous stylisés de façon judicieuse, une pizzéria, une maison de vacances, une grotte, un cimetière...


Avec de jolies petites marionnettes manipulées par les comédiens (chapeau à eux, c'est très réussi... Et au passage, on peut se demander qui manipule qui ?), avec de délicieux modèles réduits, une maison de poupée, nous dépassons sans peine aucune la cage de scène.

La direction d'acteurs est vive, alerte, précise, et ne force jamais le trait, parvenant à faire ressortir de bien belle façon les différents caractères.

Ecriture et mise en scène empêchent toute caricature. Ce qui se joue devant nous est un véritable polaroïd du sentiment amoureux contemporain.

Et puis bien entendu, il y a les comédiens, qui vont conférer à cette entreprise artistique une justesse absolue. Tous autant qu'ils sont, ils vont insuffler une vérité magnifique à tout ceci.

Parmi ces sept épatants comédiens, deux m'ont particulièrement enthousiasmé.

Muriel Gaudin est une nouvelle fois remarquable. Elle est très drôle, certes, mais elle dégage également beaucoup d'émotion en femme qui se rend compte que le temps a passé.
Une femme qui constate qu'il est désormais difficile d'être tutoyée et d'être appelée par son prénom. Elle m'a beaucoup touché.
Sa partition est difficile. Elle a su placer le curseur au très bon endroit, pour ne pas tomber dans un ridicule achevé.

Et puis Mélik Dridi est parfait en jeune homme essayant tant bien que mal de résister à la mère de son meilleur pote. Lui aussi est drôle, (ses expressions pour tenter de conserver une distance avec Muriel sont jubilatoires), lui aussi nous émeut. Le duo entre ces deux-là fonctionne à la perfection.

Je vous conseille donc vivement ce bien beau et bien passionnant moment de théâtre.
Durant cette heure trente, on nous parle très finement, très subtilement d'amour.

Cet étrange sentiment qui emplit cette soirée et cette nuit du 24 août, et avec lequel il faudra bien faire avec. Le jour suivant.
Car ce jour-là finit par venir...

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