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La vie de Galilée

©  Photo Y.P. -

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Et pourtant, elle tourne !

Elle tourne très très rond, cette version par Eric Ruf de la célèbre pièce de Brecht, écrite en 1938 et retravaillée jusqu'en 1954.
Elle tourne même à l'excellence !


Oui, durant presque deux heures et trente minutes, ce qui nous est proposé est une grande et magistrale leçon de théâtre !


Le patron du Français transporte le public de la salle Richelieu au sein d'une grande fresque historique, à la fois austère et flamboyante, dans laquelle il met en valeur à un point rarement atteint la troupe ainsi que tous les corps de métiers de la grande maison.


Je doute, donc je sais ? Je sais parce que je doute ? Je ne doute plus donc maintenant je sais enfin ?
La distance entre le refus de tous les dogmes et l'acceptation de la non-certitude scientifique, c'est à dire la question récurrente de la place du doute, voici quelle est le propos principal de Brecht.


Cet affrontement entre religion et science est le propos pour l'auteur d'affirmer non seulement sa dénonciation des totalitarismes nazis puis staliniens, mais également dans les dernières réécritures, à la toute fin de sa vie, le moyen de dire sa crainte de la toute puissance de la science livrée à elle-même, et notamment cette science qui a permis l'élaboration de la bombe nucléaire.


Bien entendu, pour le metteur en scène de 2019, la problématique résonne également furieusement. 
Aujourd'hui, tout est fait pour que nous puissions engranger le maximum de connaissances, et pourtant, qui sait comment fonctionne véritablement Internet ou son portable, vecteurs de ce savoir soit-disant universel et pourtant générateur de tant de « fake-news » ?
On l'aura compris, la pièce de Brecht n'a jamais peut-être été plus actuelle.


Je n'aurai garde de passer sous silence les autres thèmes sous jacents de la pièce, à savoir la capacité de l'intime ordinaire de peser sur l'Humanité dans son entièreté au point de la chambouler physiquement et philosophiquement, ou encore la difficulté pour un homme d'accepter ou non son propre reniement.

Sans oublier le fait de rendre à Copernic ce qui lui appartient, à savoir l'hypothèse de l'héliocentrisme, démontrée par Galilée notamment au moyen de « sa » lunette. (Je n'en dis pas plus sur le « sa »...)


La mise en scène du patron est dénuée de toute esbrouffe inutile, de toute facilité ou autres artifices tellement vus ici et là, tellement galvaudés ou inappropriés.


Ici, un classicisme de très bon aloi règne en permanence.
Non pas le classique pour le classique, mais le classique pour mieux faire ressortir de flamboyants parti-pris esthétiques, scénographiques et dramaturgiques.


Les somptueuses et gigantesques toiles peintes servant de décors, et représentant des détails de toiles du Seicento, les sublimes (l'épithète est bien faible) costumes de Christian Lacroix réalisés par les petites mains de la Comédie-Françaises, (Ah ! Cet habit papal !...), les lumières délicates et subtiles de Bertrand Couderc, la création sonore de Colombine Jacquemont et la musique originale de Vincent Leterme, tout concourt donc à une véritable démonstration d'excellence dans les savoir-faire.


Et puis, bien évidemment, l'excellence va une nouvelle fois concerner la troupe !

Sur le plateau, pas moins de vingt-trois Sociétaires, Pensionnaires ou Elèves-comédiens vont incarner pratiquement une quarantaine de personnages.
Je n'en finirais pas une nouvelle fois de narrer par le menu les hauts faits de chacun.
Ici, il n'y a plus aucun petit rôle.

Hervé Pierre, dans la peau de Galilée, force à nouveau le respect.
Son interprétation est phénoménale.
En jeune professeur d'université jusqu'à ce vieillard enchanté de recevoir des oies pour déjeuner, il va déployer son incroyable palette et son merveilleux talent.
Tous les élèves des Conservatoires nationaux et des autres écoles de théâtre devraient venir voir ce comédien jouer. Là aussi, nous assistons à une magistrale leçon.

 

Un autre qui m'a enchanté c'est le jeune Pensionnaire Jean Chevalier, dont j'avais déjà écrit tant de bien pour son rôle d'Alexandre dans cette même salle, voici quelques mois.
Ici, il est le disciple du maître. L'élève qui va exprimer son indignation devant le renoncement de son mentor, et qui finira par comprendre.
Jean Chevalier est décidément à nouveau excellent dans ce rôle aux multiples facettes. Il nous tirera des sourires et beaucoup d'émotion, notamment à la fin de la pièce.

Guillaume Galienne en cardinal mathématicien Barberini devenant pape, Florence Viala déchirante en servante et même sans doute un peu plus de Galilée, Elise Lhommeau dans le rôle délicat à appréhender de la fille du savant, Véronique Vella formidable en Côme de Médicis âgé d'une dizaine d'années (si si...), Jérémy Lopez en "Petit moine" bouleversé par l'exactitude des calculs galiléens, Gilles David pontifiant à qui mieux mieux en philosophe pathétique, tous sont on ne peut plus exemplaires.

De très nombreux et très longs applaudissements nourris viennent saluer cette vraie réussite de fin de saison.
Il faut absolument aller voir cette pièce, dont c'est la deuxième mise en scène dans la maison de Molière.
Ne passez surtout pas à côté de ce spectacle grandiose !

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