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Manon

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

La nuit porte jarretelles, c'est bien connu !


C'est en tout cas ce que ne va pas tarder à comprendre la jeune Manon, qui se retrouve dans cette rue chaude truffée d'hôtels de passe on ne peut plus borgnes.


Nous aussi n'allons pas tarder à nous rendre compte : à peine Marc Minkowski a-t-il lancé ses troupes qu'une étonnante caravane passe sur le plateau.
A califourchon sur des messieurs comme-il-faut mais cependant bien débraillés, des dames de très petite vertu conduisent leur monture de jardin à cour.


Et nous de constater également que ce n'est pas le poste « soutien-gorges » qui a constitué la plus importante ligne budgétaire de cette somptueuse production, créée en 2016 à Genève.


Cette première image donne le ton. Olivier Py ne va pas y aller avec le dos de la cuiller, et c'est tant mieux.
Et ceci pour une excellente raison.


Il nous dit qu'au XIXème siècle en général et en 1884 en particulier, date à laquelle est donnée pour la première fois cette œuvre, « la femme n'a pas d'autre sort que d'être vendue », et ce, de façon explicite ou plus hypocrite.


Une condition qui n'a guère évolué depuis la Régence, lorsque l'Abbé Prévost publie son ouvrage.
Le compositeur Jules Massenet n'est pas dupe, lui qui fait de son héroïne un symbole : la force et la puissance de la sexualité.
D'ailleurs, pour le metteur en scène, Massenet et ses librettistes sont très proches de Sade.
Et donc de nous retrouver au bordel, au boxon, au claque : le lieu qui mêle de façon universelle le sexe et l'argent. Logique. Imparable.

Pour parler de sexe, il faut parler des corps.
Olivier Py va utiliser pleinement les corps, les montrer, les dévoiler, les dénuder, les travestir, les érotiser, les faire exister, finalement.


La mise en scène est très physique, très charnelle, parfois violente.
Ces corps s'attirent, se repoussent, se battent, se caressent, s'unissent. Les corps baisent et partouzent. (Ici, il faut bien appeler un chat un chat !)


Des danseurs sont là pour nous les montrer, ces beaux corps sensuels, sexuels, masculins ou féminins, parfois entièrement nus.

Et de nous suggérer dans une magnifique scène hypersexuée en ombres chinoises cette fusion charnelle à plusieurs. J'ai pensé à un générique de James Bond, de ceux créés naguère par Maurice Binder.


Oui décidément, nous sommes plus proches de l'Eros que de l'Agapé !
Tout en étant dans la vérité dans son entièreté. Ici Olivier Py ne fait pas dans l'ellipse. Pas son genre !


Les corps des chanteurs vont être également soumis à rude épreuve. Py va faire chanter ses ouailles dans toutes sortes de positions plus étonnantes les unes que les autres.

Des chanteurs qui vont nous ravir !
La distribution de cette production parisienne est somptueuse.


Bien entendu, comme à son habitude, Patricia Petibon va déchainer l'enthousiasme.
Sa Manon est une sœur de Carmen, de Nana, de Lulu... Elle incarne avec une vraie force de conviction une femme libre, hédoniste, qui veut profiter de l'instant présent.


La progression de son rôle est remarquable. Elle s'enflamme devant nous, de timide jeune femme surgie de nulle part à cette femme au tempérament de feu qui connaîtra une fin tragique.


La soprano excelle ! Je n'en finirais pas de citer ses prouesses dans les airs très connus. Ses nuances sont remarquables, allant des coloratures enfiévrées aux pianissimi les plus délicats. Les morceaux de bravoure (l'air de la petite table, notamment) sont de purs moments de bonheur.


Frédéric Antoun est quant à lui un épatant chevalier Des Grieux.
Le duo qu'il forme avec Melle Petitbon est d'une totale cohérence et m'a beaucoup ému. Oui, j'avais la larme à l'œil dans les dernières scènes.


Le ténor québecois réussit formidablement à nous faire partager la force et la fragilité ambigües de son personnage.

La voix est solide, assurée, ample. Le chanteur donne assurément le meilleur de lui-même, notamment dans le duo de la main, exemplaire qu'il est dans ses nuances et ses couleurs.


Je me répète : le duo Petitbon-Antoun est enthousiasmant !


Comme à l'accoutumée, le baryton Jean-Sébastien Bou est parfait, lui que j'avais adoré ici-même dans le rôle-titre de Mârouf. Son Lescaut est très réussi.
Tout comme le Comte Des Grieux, la figure du père, incarné par le baryton-basse Laurent Alvaro. Il nous offre beaucoup de profondeur et de rondeur vocales.
Le reste de la distribution est à l'avenant.

Marc Minkowski comme à l'accoutumée tire le meilleur de ses Musiciens du Louvre.
L'interprétation de l'œuvre est ample, majestueuse ou feutrée, avec des nuances et des couleurs très subtiles.
Le chef semble beaucoup s'amuser, en faisant parfois tout en dirigeant des pieds-de-nez, (j'en ai surpris au moins un...), ce qui fait notamment beaucoup rire l'hautboïste.
Le chœur de l'Opéra national de Bordeaux est exemplaire !

Il me faut impérativement mentionner la magnifique et très inventive scénographie de l'incontournable Pierre-André Weitz.
Le décor, modulable à souhait, est composé de volumes entiers représentant notamment des chambres, coulissant sur des glissières, d'enseignes lumineuses à profusion, et d'adorables petites maquettes. (Je n'en dis pas plus, je vous laisse la surprise.)
Il pleut souvent, il neige parfois.
Coup de chapeau également aux belles et intenses lumières de Bertrand Killy, qui n'hésite pas à avoir recours aux poursuites générant les fameux ronds lumineux sur le plateau, ce qui devient de plus en plus rare...

On l'aura compris, j'ai passé une nouvelle fois une magnifique soirée salle Favart.
Il faut aller applaudir cette somptueuse production !

 

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