Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Mademoiselle Julie

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Le petit serin est mort.
Lui aussi...
Et Gribouille de chanter sa goualante : « Dieu Julie, C'est jusqu'à vingt cinq ans, Que tu as joué à la poupée... »


Ici, Julie ne veut plus y jouer, à la poupée, surtout en cette nuit suédoise de la Saint-Jean, celle où les jeunes filles comme il faut cachent des fleurs sous leur oreiller pour rêver à leur futur chéri...
Sur le plateau du théâtre de l'Atelier, les fleurs sont sur le sol... Disséminées, abandonnées.


Julie Brochen, ex-patronne de l'Aquarium, du TNS de Strasbourg, nous entraîne dans une lutte, une danse, un jeu de séductions, d'attractions, de répulsions. Au pluriel, séductions, attractions et répulsions.


Lutte des classes, lutte des sexes, lutte des mots, lutte des corps.
Danse à trois. Une valse à trois temps, trois personnages, trois caractères.

La metteure en scène, s'appuyant sur la belle traduction de Terje Sinding, nous donne une superbe version de cette pièce. Ici, pas de subterfuges, pas de faux-semblants. Le texte prime, un texte qui nous est cuisiné à cœur.
Strindberg au plus près.


Certes, nous sommes confrontés à l'impossible compréhension de ces trois-là, Julie, Jean et Christine, à la violence de leurs rapports, mais nous seront montrés également beaucoup de séduction et de sensualité. Nous sentirons bien que l'attraction et l'attirance qu'éprouvent ces deux-là n'est pas seulement intellectuelle.

Dans ce Downtown Abbey suédois, nous sommes dans le monde du bas. Dans le huis clos de la cuisine. Un monde des valets bien huilé perturbé par la descente de la jeune fille de la Haute.

La cage de scène entière, avec ses murs gris et austères, va servir de décor à la pièce.
Ici l'importante profondeur du plateau va jouer un grand rôle. La mise en scène se servira de cette perspective. Les personnages seront tour à tour à l'avant-scène ou au lointain. Nous les verrons donc de taille différente, plus grands ou plus petits l'un par rapport aux autres, en fonction de leur position en profondeur. Ainsi qu'en fonction de leurs « dominations » respectives.
Le procédé fonctionne à merveille.

Ce sont Anna Mouglalis et Xavier Legrand, les interprètes de Julie et Jean, qui ont demandé à Melle Bochen de les mettre en scène.
Ils ont bien fait.
Le couple fonctionne à la perfection. Le trio, devrais-je même écrire.


De sa voix rauque, toujours un peu éraillée, Melle Mouglalis interprète cette jeune femme tour à tour espiègle, drôle, ingénue, puis furieuse, hallucinée, monstrueuse, perdue.
L'immense palette de la comédienne sert au mieux la vision de cette demoiselle qui veut échapper aux conventions sociales et à son monde corseté, tout en redoutant ce passage à l'acte.
Elle est vraiment impressionnante à jouer cette jeune femme aux prises avec des pulsions parfois contradictoires.

Son interprétation intense, profondément ancrée dans une réalité très ambivalente hors de tout contexte, son jeu tour à tour délicat, puissant, sensuel, tout ceci force le respect.
Son personnage est une très grande Mademoiselle Julie.


Xavier Legrand est le valet, le laquais. Lui aussi est dans une grande intensité de jeu. Il incarne tour à tour la raison mais aussi l'ambition, l'utopie, la rage. Il réussit parfaitement à rendre très intéressant son personnage d'homme tiraillé, qui devra choisir, et qui finalement se révélera le plus fort des trois. Par moments, il nous fera sourire, également.
Ne manquez surtout pas le dernier regard qu'il nous adresse !

Julie Brochen interprète elle-même et de façon très intense Christine, la cuisinière, l'autre « domestique », l'autre « prolétaire ».
Elle sera la seule à descendre parmi les autres prolos d'en bas que nous sommes, nous le public, au-delà du quatrième mur.

Un coup de chapeau à la création sonore très subtile de Fabrice Naud, avec des sons d'ambiance tout à fait appropriés.

On l'aura compris, il ne faut surtout pas passer à côté de ce passionnant moment de théâtre.
C'est un spectacle incontournable de cette fin de saison.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article