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Fauves

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Avec des si, on mettrait Paris, Montréal, Nuuk, Baïkonour, Alep, Beyrouth en bouteille...
Avec des si...


Et si la guerre du Liban n'avait pas eu lieu ?
Et si le petit Wajdi, un certain 13 avril 1975, sur son tricycle rouge, n'avait pas vu des milices chrétiennes mitrailler un bus de civils palestiniens ?
Et si sa famille n'avait pas été obligée d'émigrer au Canada ?


Le fil narratif de cette nouvelle création de Wajdi Mouwad est en quelque sorte conditionné par cette interrogation permanente chez le dramaturge.
Ce qui est, ce qui pourrait être...
Ce qui a été, ce qui aurait pu être...
Qui je suis ? Qui aurais-je pu être ?


Dans sa note d'intention, il évoquera l'image de l'escalier à double vis du château de Chambord. Cet espace où l'on peut monter, descendre, partir d'un point A, arriver à un point B, de deux manières différentes.
Comme si l'espace présentait une torsion, celle de la « double hélice ».


Nous allons donc assister à une histoire qui va être répétée, ressassée de plusieurs façons, vue sous plusieurs angles, dont les fils et les trames se brouillent à qui mieux-mieux.
Ou comment passer par la déconstruction pour mieux construire.


Cette histoire, ces histoires, c'est l'histoire d'une famille.
Une famille constituée de fauves, d'hommes et de femmes que la violence transforme à la fois en proies et en prédateurs.


Une violence qui n'est pas seulement intérieure, mais également extérieure.
Ici, ces personnages ne sont pas seulement des êtres qui porteraient psychanalytiquement leur propre violence. L'environnement génère également la brutalité, le chaos, la bestialité.
La violence, nous dit Mouawad, c'est la conjugaison entre deux violences : l'une intime et l'autre collective.


Hippolyte et son fils seront les deux personnages auquel chaque « acte » est consacré.
Le premier est cinéaste, ayant du mal à monter son film, le second, fils du premier, est spationaute et se prépare à devenir le plus jeune homme à sortir dans l'espace.
Ces deux-là font partie d'une famille en proie aux diverses tragédies, au sein de laquelle un pacte mystérieux a été conclu.


J'ai retrouvé dans cette nouvelle fresque comme une mise en abyme d'un précédent spectacle «Incendies ».
Comme si l'auteur racontait autrement une histoire équivalente, avec des « si » différents.
Nous avons encore un notaire qui détaille un héritage, un frère et une sœur paroxystiques, un comédien (l'excellent Gilles Renaud) qui ici ressemble fort à Rémy Girard, la révélation d'un lourd secret... Tout se ressemble, mais tout est différent.
Wajdi Mouawad va au bout de sa démarche et de son obsession narratives.
Avec la virtuosité qu'on lui connaît.

Dans une habile scénographie constituée de blocs mobiles étant souvent déplacés par les comédiens eux-mêmes pour créer différents espaces, nous sont proposées des scènes intenses, parfois dérangeantes ou déconcertantes. C'est à nous de faire l'effort de remettre les choses à leur place, de reconstruire. Et ceci est passionnant.

Wajdi Mouawad, comme à l'accoutumée s'est entouré d'une solide distribution, ici franco-québecoise.

Hugues Frenette, en notaire et en Edouard est très drôle. Car il se dégage souvent un humour très noir, dans cette pièce. Notamment dans tout ce qui concerne l'aspect religieux de certains pans de l'histoire.

Lubna Azabal elle aussi sera très drôle, dans sa robe de chambre, en vieille dame indigne.
Son jeu, comme à l'accoutumée est très intense, très fort. Son interprétation d'Agnès et de Nimrah est très réussie, ses personnages dégagent énormément d'émotions.

Tout comme Jérôme Kircher en Hippolyte, totalement convaincant dans son rôle prenant de cinéaste confronté à la violence, à la douleur.

Jade Fortineau et Norah Krief sont elles aussi parfaites. Leurs partitions respectives nous font souvent froid dans le dos.

La dernière scène visuellement très impressionnante verra Yuriy Zavalnyouk en Lazare (le prénom n'est pas innocent...), gravitant au dessus du plateau dans sa combinaison de spationaute.

Cette dernière création en date de Wajdi Mouawad confirme s'il en était encore besoin la singulière capacité de cet auteur à nous embarquer dans des univers à la fois complexes, terriblement humains et passionnants.
Complexes et humains parce que le dramaturge nous montre des individus qui se débattent dans un monde porteur de terribles contradictions, entraînant un chaos permanent. Ce monde, c'est le nôtre.
Passionnants, parce que son écriture, reconnaissable entre toutes de virtuosité, est porteuse d'images on ne peut plus fortes, de personnages inoubliables et de trames narratives hors du commun.

Il faut aller voir « Fauves ».

Ces quatre heures, entracte compris, sont enthousiasmantes et fascinantes.

© Visuel La Colline

© Visuel La Colline

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