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Cataract Valley

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

Plus dure sera la chute d'eau !


Décidément, Marie Rémond semble avoir un faible pour les fils et les filles pour le moins singuliers de l'Oncle Sam.
Après avoir incarné le tennisman André Agassi, après avoir mis en scène Barbara Loden, la femme d'Elia Kazan, après nous avoir convié à assister au Studio théâtre de la Comédie Française à une mythique séance d'enregistrement de Bob Dylan, elle nous invite à découvrir, avec son co-metteur en scène Thomas Quillardet, une œuvre emblématique de l'écrivaine Jane Bowles.


Autant d'adaptations dramaturgiques de textes qui ne sont pas des pièces de théâtre.

Tout comme d'ailleurs le Voyage de G. Mastorna, récemment mis en scène par ses soins, toujours à la Comédie française.
Des œuvres devenues théâtrales qui toutes s'interrogent sur l'importante et essentielle question de l'identité.


Bienvenue au Camp Cataract, cette espèce de club de loisirs au pied d'imposantes chutes d'eau.
Le chaos aquatique qui règne ne sera rien en comparaison du chaos intérieur qui va ronger certains personnages de la soirée.


Nous allons faire la connaissance d'Harriet, qui s'échappe régulièrement de la pesanteur et le carcan de la vie en famille avec ses deux autres sœurs.

A jardin, dans son bungalow en bois aggloméré, elle exprimera son désir d'indépendance tout en précisant sa volonté de ne pas trop choquer quand même les regards extérieurs.


Sa sœur Sadie, restée dans l'appartement, oppressée par l'ainée Evy, lui envoie une lettre lui demandant pratiquement de rentrer. Mais c'est elle qui se rendra à sa rencontre, à Cataract Valley, désireuse d'échapper elle aussi à un univers étouffant sans le repère que constitue Harriet, et de comprendre cette liberté dont semble jouir sa sœur.


Ce voyage deviendra une quête à la fois physique et psychique.
Une plongée dans la tourmente pour Sadie, (le prénom n'est évidemment pas innocent...), une descente intime dans des enfers intérieurs. Un aller simple vers l'aliénation.

Marie Rémond et Thomas Quillardet ont parfaitement réussi à traduire sur un plateau la subtilité propre de l'auteure, qui nous peint à la fois délicatement et férocement des personnages ambivalents, angoissants à bien des égards.

 

Des personnages mystérieux, également.
Dans un rythme très lent, avec de nombreux noirs plateaux, avec très peu de dialogues, le tout éclairé très souvent à la lampe-tempête et avec quelques ampoules, nous devons imaginer le vécu, le passé, l'histoire propre à ces personnages.


Au fond, tout comme Jane Bowles, les deux metteurs en scène ne nous donnent aucune clef concernant ces sœurs-là et leurs mystères. Il se gardent bien de nous emmener sur des pistes balisées.

C'est à nous de faire le job et de nous projeter dans ces univers intérieurs, de démêler le vrai du faux. En nous demandant par exemple, comme ce fut mon cas, quel genre d'enfance ont-elles pu avoir pour en arriver à cet état psychique inquiétant.

Marie Rémond parfaite en Harriet, et la remarquable Caroline Arrouas en Sadie nous embarquent dans les tourments de ces sœurs-là. Leur interprétation est toujours très juste, tout en subtilité. Il en faut, de la subtilité, car leurs personnages sont à la fois très complexes et finalement très angoissants.

Caroline Darchen incarne une joviale monitrice du camp (est-elle bien réelle, existe-t-elle vraiment ?) et la troisième sœur, elle aussi en proie à bien des soucis. Je vous laisse découvrir.

Et puis, Laurent Ménoret interprète trois rôles, dont une truculente « grosse agnostique », je cite l'auteure, et un chef indien emplumé qui est tout sauf chef et indien.
Il nous fera rire avec ses annonces d'animations à venir, style G.O. du Club Med d'antan.
Mais lui aussi ne serait-il pas que virtuel ?

Coup de chapeau à Mathieu Lorry-Dupuy pour sa scénographie qui malgré la cascade, la nature, le pinède sur le plateau, nous montre que les apparences peuvent être très trompeuses.

Ce spectacle qui peut paraître austère et dérangeant, demande des efforts aux spectateurs.
Il faut accepter de rentrer dans l'univers intérieur de ces femmes au bord du gouffre.
Au bord seulement ? Je n'en dirai pas plus.

Il faut accepter que tout ne nous soit ni dit ni montré, il faut se laisser envelopper par le sentiment de mystère et d'étrangeté qui plane tout au long de cette heure et demie.

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