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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Le postillon de Lonjumeau

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

« Faites des élèves, cherchez des voix ! »
Tel est l'ordre intimé par sa Majesté Louis le Quinzième à son intendant des menus plaisirs, le ci-devant Marquis de Corcy.
Celui-ci va en trouver une, de voix, et une belle, même. Celle du postillon de Lonjumeau.


Bon, que celui-ci vienne de se marier, laissant en plan sa Madeleine de femme juste avant la nuit de noces, ceci n'a que peu d'importance. Le voici donc qui quitte sa banlieue, bien décidé à conquérir Paris. Ce qu'il fera.


Nous le retrouvons, ce postillon-Chapelou de ténor, devenu le célèbre Saint-Phar, idole lyrique de la Cour en résidence à Fontainebleau.
Il tombera amoureux de Mme De Latour, qu'il voudra épouser.
Deviendra-t-il bigame ? Sera-t-il pendu pour cette raison ? Le suspens est à son comble, non ?


Cet opéra-comique avait tout pour séduire son metteur en scène, Michel Fau.
Tout d'abord, cette œuvre n'avait pas été jouée à Paris depuis... 1898 ! Il était donc très tentant de remettre au goût du jour ce Postillon-là, une histoire de voix, de chant. Et de travestissement !...
De plus, cette œuvre parle du dénominateur commun à toutes les mises en scènes de Michel Fau : l'amour. L'amour tout au long d'une vie, l'amour sous toutes ses facettes.


Et puis, nous nous rendons très rapidement compte que nous sommes en présence d'une magnifique mise en abyme : il est question d'opéra dans l'opéra. L'occasion également de régler quelques comptes, avec un ténor qui ne veut pas chanter, des choristes fatigués, pratiquement prêts à entamer une grève...


Ce qui saute immédiatement aux yeux dans cette production, c'est la couleur.
Michel Fau nous propose un véritable feu d'artifice coloré, avec des teintes flashy, presque fluo, renforcées par des éclairages très fortement colorés de rouges, verts, bleus primaires, ou encore des lumières noires qui font ressortir certaines nuances.


Le plateau est parfois à mi-chemin entre l'intérieur d'un magasin Desigual et un délicat diorama, avec de multiples cartons découpés qui descendent et remontent des cintres.
Ce qui permet au metteur en scène de nous proposer de réjouissantes images de Lonjumeau, certes, mais surtout d'Epinal. Des clichés assumés, des archétypes de personnages et de situations.


Les somptueux costumes de Christian Lacroix (oui, je sais, c'est un pléonasme) prolongent cette impression de déferlement de couleurs.
Ils permettent également de renforcer la mise en abyme : nous sommes dans un opéra écrit au XIXème siècle qui parle d'une intrigue du XVIIIème siècle, avec des costumes très baroques, en droite ligne du XVIIème. (Le costume doré de Saint-Phar n'a rien à envier à celui de Louis XIV dans son ballet royal de la Nuit, en 1653.)


Sébastien Rouland est à la baguette, et mène l'orchestre Rouen-Normandie de main de maître.
Le chœur Accentus confirme s'il en était encore besoin qu'il est bien l'une des meilleures formations européennes.

Quatre remarquables et remarqués artistes lyriques se partagent les rôles principaux.

Michaël Spyres, le ténor originaire du Missouri, est ce postillon-chanteur.
Celui dont j'avais adoré son Rodolphe dans La nonne sanglante, ici même à l'Opéra Comique, nous enchante de son timbre et de sa tessiture très étendue.
Il faut pouvoir monter au contre-ré ! Lui, aborde cette note sans aucun problème ni effort, avec une facilité déconcertante !
C'est également un vrai comédien qui nous fait beaucoup rire.

Tout comme Franck Leguérinel (le vizir de Mârouf le savetier), qui est un épatant marquis de Corcy.
Le baryton est très drôle. Une sacré force comique se dégage de son interprétation. Son «Puis-je espérer que bientôt ?... » répété à l'envie est épatant !

Laurent Kubla, le baryton basse qui jouait Gil Perez dans Le Domino noir, interprète Biju et Alcindor. Ses duos avec Michaël Spyres sont de toute beauté.

Et puis c'est la soprano québecoise Florie Valiquette, dont c'est la première prestation salle Favart qui interprète le double rôle de Madeleine et Madame De Latour.
Melle Valiquette est éblouissante de virtuosité et de grâce. C'est pour moi une vraie découverte. C'est la première fois que je l'entendais, et j'ai été totalement conquis par son timbre chaud, aux subtiles nuances. Elle aussi est une comédienne accomplie.

Enfin, M. Fau pouvait-il résister à l'envie d'interpréter Rose, la suivante de Mme De Latour ?
Habillé de la même façon couleur fraise que sa maîtresse, une immense perruque sur la tête, il faut s'y prendre à deux fois pour le reconnaître, au début de l'acte II.
Puis, en bas de soie blancs, en petit caraco et en vertugadin assortis, avec des petits nœuds roses, se trémoussant à qui mieux mieux, il sera irrésistible !

 

Ce spectacle est donc une vraie et incontestable réussite.
Une nouvelle fois, l'Opéra Comique nous donne à découvrir, et de quelle manière, une œuvre quasiment oubliée en France.
La mise en scène de Michel Fau allie un rythme époustouflant à une direction d'acteurs on ne peut plus efficace, et à une espèce de folie contrôlée qui embarque la salle Favart dans un tourbillon coloré.

 

Je vous recommande vraiment plus que vivement ce Postillon de Lonjumeau, même si vous ne résidez pas en Essonne !

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