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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

La mort d'Agrippine

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

C'est une voix reconnaissable entre toutes qui s'élève dans l'obscurité du théâtre Déjazet.
Une fois la salle plongée dans le noir, Daniel Mesguich nous éclaire.
Dans une annonce pré-enregistrée, le metteur en scène nous rappelle les faits.


Agrippine désire se venger de l'empereur Tibère et de son favori Séjanus, qu'elle tient tous les deux pour responsables de la mort de son mari Germanicus. Ce même Tibère veut se débarrasser d'elle, jaloux de la popularité de cette veuve encombrante. Il craint pour son trône.


Le décor est planté. La vertigineuse et étourdissante tragédie, cette histoire de vengeance sombre au possible, cette histoire de violence peut commencer.


Hercule Savinien Cyrano, celui qui inspira à Rostand son héros, Cyrano donc, le libertin érudit, l'athée, a écrit en 1654 une tragédie d'une noirceur insondable, mettant l'accent sur la dissimulation, la tromperie, les faux-semblants, entre des caractères passionnés, entiers.


De façon poétique, philosophique, grâce à une étonnante langue aux alexandrins ciselés, l'auteur nous montre une femme aux prises avec les hommes, aux prises avec les passions humaines.


Une femme qui ne désire finalement qu'une chose : mourir afin de rejoindre son mari assassiné.


Daniel Mesguich s'est donc emparé de ce thème fondamental qu'est la mort, la façon de vivre sa mort, la vie qui pense à la mort, pour prolonger d'un point de vue quasi psychanalytique le propos de l'auteur.


Dans une nuit permanente, dépouillée (ici les éclairages serviront à créer les lumières, le clair-obscur de cette nuit), dans un plateau souvent vide, dans des costumes intemporels mélangeant les matières (on pense à Game of Thrones, aux dessins de Druillet ou Mézières), sur un plateau le plus souvent entièrement nu, les comédiens incarnent les personnages archétypaux et monstrueux, à la noirceur sidérale.

Une fumée envahit en permanence la cage de scène. Une fumée qui monte aux cieux, comme la métaphore d'une humanité qui voudrait s'élever, qui voudrait quitter son statut de mortel. Une fumée qu'il faut renouveler en permanence.
Une fumée qui participe à la dissimulation, à la confusion de ce qui se joue.


Sarah Mesguich est absolument époustouflante en lionne sauvage, en femme déchirée qui accomplit sa vengeance, sa destinée.

Son rôle est difficile, éprouvant, physique. Elle se débat comme une furie, se jette au sol, hurle parfois ses répliques, riant souvent de désespoir, enflammée, en colère, meurtrie.
C'est un incroyable portrait de femme que la comédienne nous peint.


Incroyable est l'épithète.
Tout au long de cette heure quarante, nous serons confrontés au verbe croire, et au thème de la croyance. Qu'est-ce que je dois croire, qui dois-je croire, qui puis-je croire ?


Car il mentent tous, ces personnages, ils feignent, ils dissimulent. Même l'empereur est incarné par une femme, la remarquable comédienne Sterenn Guirriec.
Daniel Mesguich ne nous abandonne pourtant pas face à ces mensonges en série.
Précédent de très nombreuses scènes, il a écrit et enregistré des passages nous permettant d'annoncer ce qui suit : « Où l'on apprend qu'Agrippine et son amant ont juré de tuer Tibère... »


Bien entendu, toute cette entreprise mensongère nous confronte à la vérité théâtrale. Il y là une vertigineuse réflexion consacrée à la représentation de ce que chaque spectateur tient pour vrai au théâtre, son degré d'acceptation de ce qu'on va lui monter.


A son habitude, le metteur en scène a particulièrement travaillé les personnages des favoris, des confidents.
Le thème du double est lui aussi omniprésent, le double-je, le double-miroir.

 

Les costumes participent à cet aspect de la dramaturgie, qui sont symétriques, entre le maître et son confident. Une manche droite en tissu vaporeux rouge se retrouvera à gauche sur le personnage-double. L'effet est très réussi.

C'est une impressionnante entreprise dramaturgique à la splendeur sombre et féroce qui nous est proposée au Déjazet.
C'est un maelström de passions qui déferle sur scène, avec des fulgurances d'une force redoutable, parfois d'une modernité confondante.
Une pièce qui met en scène la libre pensée la plus radicale qui soit.
Hercule Savinien Cyrano l'athée, l'épicurien n'est pas dupe, lui qui brosse un tableau précis, impitoyable de la société dans laquelle il vit, face à des croyances destinées à l'asservir.

Il faut venir découvrir cette vertigineuse pièce, injustement méconnue, pratiquement jamais jouée et que Daniel Mesguich et ses excellents comédiens nous donnent à découvrir.
C'est un intense voyage théâtral et intérieur auquel nous sommes conviés.

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