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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

La chauve-souris

© Photo Y.P. -

© Photo Y.P. -

« Heureux celui qui oublie
Ce que l'on ne peut changer... 
»
Ces deux vers, extraits du livret de La Chauve-souris, de Johann Strauss, ces deux vers ont été chantés dans le camp de concentration de Terezin, en 1944.

Des musiciens des chanteurs juifs déportés par les nazis ont réussi à donner cette œuvre, dans les pires conditions qui soient.


Cette représentation particulière, tragique, a été la porte d'entrée choisie par la metteure en scène Célie Pauthe.
Elle nous propose deux voyages.
L'un au pays de la joie, de l'insouciance, du champagne, dans la Vienne de 1875.
L'autre, dans les plus noires contrées qui soient, où malgré tout, des artistes ont tenu à jouer, à chanter.


C'est d'ailleurs sa voix en off qui débute le spectacle. Melle Pauthe nous explique les faits survenus, et nous détaille son projet artistique.


Puis, les jeunes chanteurs et musiciens de l'Académie nationale de l'Opéra de Paris prennent place sur le plateau, sans costumes et se présentent individuellement.
De jeunes hommes, de jeunes femmes rendent ainsi hommage à ceux qui tenaient leur rôle ou leur pupitre à Terezin.


Fayçal Karoui lance son orchestre. La célébrissime ouverture est interprétée alors que défilent des images actuelles du camp de la mort.
Le contraste, le décalage, la mise en abyme sont saisissants.


Puis l'opérette prend son rythme de croisière.
Didier Puntos a réduit l'instrumentation originale à une version de chambre pour sept instruments. Le résultat est très réussi.


Nous voici donc plongés dans ce vaudeville viennois, avec ses quiproquos et ses faux-semblants parfois hilarants.


Cette histoire de vengeance sympathique est le prétexte pour Strauss et ses librettistes à célébrer la valse, l'ébriété due aux bulles du roi-champagne et l'esprit festif de cette fin de siècle.
La fin d'une époque avant la déflagration de la première guerre mondiale toute proche.


Les jeunes de l'Académie vont nous enchanter. Avec notamment trois artistes lyriques épatants.


La soprano russe Liubov Medvedeva est une Adèle/Olga tout en subtilité, s'affirmant progressivement en passant du statut de femme de chambre à celui de cantatrice.


Adriana Gonzalez, l'autre soprano d'origine cette fois-ci guatémaltèque, incarnait hier Rosalinde.
Elle a totalement conquis le public.
Sa tessiture, sa voix ronde, chaude, ses aigus sans efforts, naturels, son humour également ont ravi le public.


Le rôle de Gabriel von Eisenstein est interprété par le baryton Timothée Varon, avec plein d'allant, de fougue. Son timbre à la fois suave et affirmé enchante les spectateurs.
Lui aussi recevra beaucoup d'applaudissements lors des saluts.

Le reste de la distribution est à l'unisson, avec la participation de membres du chœur Unikanti.
Tous chantent remarquablement, certes, mais tous sont des comédiens accomplis.
A cet égard, Tiago Matos est un parfait gardien de prison dépassé par les événements.
Célie Pauthe a donc pu nous proposer de délicieuses et drôlissimes scènes de comédie.

 

A noter, juste avant le début de l'acte 3, la prestation du comédien Gilles Ostrowski, dans son rôle de gardien de prison, sympathique soudard et et fieffé soiffard, qui va nous présenter un film de propagande nazie présentant le camp de Terezin idéalisé, une monstrueuse compilation de « fake news ».
Tout ce que nous voyons est faux.

Célie Pauthe nous propose donc un projet remarquable d'intelligence et de maîtrise artistique.
Elle parvient à nous donner à voir une œuvre lyrique très réussie, très aboutie, qu'elle replace dans un contexte de résistance collective à la barbarie.
L'Art, et l'un des rôles de l'Art.

Il me faut préciser que cette opérette sera donnée en région dans les mois qui suivent, à Besançon, Compiègne, Amiens et Grenoble.
Je vous recommande plus que vivement la découverte de cette production.

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