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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Fanny et Alexandre

© Photo Y.P. - (Melles Julie, André et Deliquet, heureuses au milieu de comédiens heureux) -

© Photo Y.P. - (Melles Julie, André et Deliquet, heureuses au milieu de comédiens heureux) -

Je n'irai pas par quatre chemins : Julie Deliquet dans ce cri d'amour au théâtre, nous donne une leçon dramaturgique !


Mademoiselle Julie, dont j'avais tant aimé le travail sur « Vania », la saison passée au Vieux-Colombier, Mademoiselle Julie donc, nous propose une remarquable transposition du chef-d'œuvre d'Ingmar Bergman.


Le film-culte, certes, mais surtout l'adaptation du roman que le cinéaste « par vocation », comme il aimait à se qualifier, avait écrit au préalable.

Mais avant tout l'homme de théâtre « de métier » Bergman.


Adapter un tel ouvrage n'est pas une mince affaire !
Avec Florence Seyvos et Julie André, Julie Deliquet a scindé son spectacle en deux parties, séparées par un entracte.


Dans la première, nous allons faire la connaissance de la famille Ekdhal. Des théâtreux, s'il en est !
C'est d'ailleurs Oscar (Denis Podalydes) qui se plante avant tout chose devant le rideau pour... nous remercier d'avoir assisté au spectacle qui vient de s'écouler. Et de nous souhaiter dans la foulée un joyeux Noël !


Et nous de suivre la vie de ces comédiens qui réveillonnent, avec également les confessions de la grand-mère (Dominique Blanc) et une hilarante répétition.

 

Dans ce premier acte, Julie Deliquet observe à la loupe cette troupe de l'intérieur.
Est-ce la famille Ekdahl ou la troupe de la Comédie-Française ?
Les grands discours sur le théâtre, ces déclarations relatives à ce métier étonnant, prononcés par ces acteurs, qui les dit vraiment ? Les personnages ? Les comédiens-français ?

Et faut-il les croire ?


Tous diront le texte adapté, évidemment, mais improviseront, également. Il y a là ce que la metteure-en-scène appelle à juste titre une « hyper-matière » du texte.

 

Tout ceci participe à mettre en abyme ce regard sur le théâtre.

Nous sommes mis devant nos propres interrogations et nos propres responsabilités en matière de « consommation théâtrale ».

Nous avons même dans ce premier acte le sentiment d'être des voyeurs, comme si nous violions une intimité théâtrale.


Et puis Oscar meurt. Rideau.
L'entracte laisse passer une année.


Sa veuve, Emilie (Elsa Lepoivre) s'est remariée avec l'austère et intransigeant évêque Vergerus (Thierry Hancisse), emmenant avec elle ses enfants, les deux ados Fanny (Rebecca Marder et Alexandre (Jean Chevalier).


Ce faisant, Julie Deliquet nous plonge dans le « vrai » monde du théâtre, c'est à dire... le monde du « faux » !
Le décor est là, désormais, alors que précédemment, nous étions à même la « cage » de la salle Richelieu, sur le plateau quasi nu, laissant apparaître murs noirs, machineries, décors entreposés et tout un fourbi d'accessoires.


On l'aura compris, nous sommes en présence d'un vertigineux jeu de miroirs entre ces deux actes.
Là, plus d'improvisation. Les comédiens s'en tiennent au texte.
Le drame se déroule, l'action avance, impitoyablement.


Bien entendu, la metteure-en-scène a pu s'appuyer sur une troupe une nouvelle fois en état de grâce.
Je n'en finirais pas de vous raconter les morceaux de bravoure d'Hervé Pierre, Elsa Lepoivre, Thierry Hancisse, Florence Viala, Laurent Stocker, Gilles David, Dominique Blanc, Véronique Vella, Anne Kessler et consorts...

(Avec un petit regret, le sous-emploi de Cécile Brune. C'est la règle de la maison. Même les immenses acteurs peuvent avoir de tout petits rôles. C'est finalement un luxe.)


Mais il en est un, de ces comédiens, qui m'a particulièrement enthousiasmé.
Parce que c'est son premier grand rôle au Français.
Celui-ci, c'est le jeune pensionnaire Jean Chevalier, qui campe un magnifique Alexandre.


Le jeune comédien est parfait dans cette composition d'ado qui se rebelle contre un tyran domestique flanqué de sa perfide sœur.
Jean Chevalier, plutôt discret dans la première partie, irradie ensuite le plateau.
Il est alors bouleversant. Quel talent, quelle justesse, quelle crédibilité, quel engagement, quelle fraicheur de jeu !
Quelle belle découverte (pour moi en tout cas...) que ce jeune pensionnaire !
On comprend alors de façon limpide et sans équivoque aucune pourquoi il se retrouve dans cette troupe. `

L'impitoyable et terrible affrontement Alexandre / Vergerus contribue à cette mis en perspective de la dualité mensonge / vérité. Cette vérité, ce mensonge qui constituent le paradoxe du théâtre. Toujours cette mise en perspective...

Avec cette adaptation maligne, subtile, intelligente au possible, avec cette vision aux parti-pris tous plus intéressants les uns que les autres d'un chef d'œuvre littéraire et cinématographique, Julie Deliquet nous invite à un passionnant spectacle, qu'il ne faut manquer sous aucun prétexte.
Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas !

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