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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Kanata - Episode 1 - La controverse

(c) Photo Y.P. -

(c) Photo Y.P. -

« Je chante dans le port de Vancouver,
Je chante sur des souvenirs amers... 
»


On connaissait la Controverse de Valladolid, que l'on doit à Jean-Claude Carrière.

Le metteur en scène québécois Robert Lepage et Ariane Mnouchkine nous proposent dorénavant la Controverse de Vancouver.


C'est en effet dans cette cité portuaire canadienne, dans la province de la Colombie britannique, que se situe l'action de ce spectacle.


M. Lepage et Melle Mnouchkine vont nous poser une question à la fois artistique, sociologique et philosophique.
C'est l'objet de cette controverse : peut-on, en n'appartenant pas à une communauté humaine donnée, peut-on dénoncer et est-on légitime pour dénoncer les méfaits infligés à la-dite communauté ?
Autrement dit, seuls les artistes appartenant à cette communauté auraient-ils le droit de défendre leurs pairs ?


Cette question, qui au départ ne figurait que dans la pièce sous la forme d'un élément dramaturgique, a pris de l'ampleur et a débordé le cadre purement scénique.


Cette pièce traite des ignominies, et leurs conséquences actuelles, que les colonisateurs blancs ont fait subir aux autochtones canadiens, les amérindiens, les premiers peuples à avoir habité ces contrées du nord.


Ariane Mnouchkine et Robert Lepage travaillaient depuis quatre ans à cet immense projet de mise en lumière de la discrimination infligée aux autochtones, lorsque des comédiens amérindiens leur ont reproché de faire monter sur le plateau des artistes non-amérindiens pour évoquer ce douloureux sujet.
(C'est au passage la première fois que la grande Ariane, en plus de toujours découper les billets à l'entrée de la salle, confiait la troupe du Théâtre du Soleil à un autre metteur en scène.)


D'intenses discussions et échanges ont eu lieu. La pièce est donc finalement montée avec les comédiens de la Cartoucherie. Un festival bisannuel ou trisannuel consacré au théâtre amérindien pourrait même voir le jour au Théâtre du Soleil, ce dont il faut bien entendu se réjouir.


La pièce pose donc la même problématique : une artiste peintre française peut-elle sans demander la permission aux familles exposer des portraits d'autochtones canadiennes décédées suite à des violences ?


Le grand metteur en scène Robert Lepage a cette fois-ci procédé par petites touches.
C'est une multitude de petits tableaux qui vont se succéder sur le plateau, nous présentant par petites saynètes les trente-deux comédiens du spectacle.


La première de ces scènes mettra en scène une restauratrice de tableaux et un anthropologue détaillant des tableaux représentant des autochtones.


Puis, dans une saisissante, sépulcrale et magnifique scène, nous assisterons à la colonisation par l'homme blanc, avec la quasi-destruction ethnique, géographique et culturelle de cette civilisation.
C'est d'une beauté saisissante. Le fond, la dénonciation, et la forme dramaturgique. Je n'en dis pas plus pour vous laisser découvrir tout ça.


Puis, nous irons dans un loft à Vancouver, dans le bureau d'une association d'aide aux toxicos autochtones, dans une salle de shoot, dans un commissariat, dans un studio de montage vidéo, dans une porcherie étrange et malsaine (avec un runing gag épatant...), dans un quartier mal-famé où la prostitution règne afin de subvenir aux besoins en doses d'héroïne.


Petit à petit, les pièces du puzzle se mettent en place, et le drame éclate.


Nous comprenons alors les conséquences de la discrimination sur les descendants actuels des amérindiens.
Nous saisissons les problèmes d'identité refusée à ces hommes et ces femmes.


Une séquence importante nous montre également comment le capitalisme de l'opium a contribué grandement à asservir le peuple amérindien.

Nous assisterons également à un rêve onirique. Deux comédiens, à l'intérieur d'un kayak, se livreront à une sublime chorégraphie, au ralenti, mêlant danse et acrobaties.
C'est magnifique.

La scénographie est on ne peut plus ingénieuse.
Devant un fond de scène comportant en permanence des images vidéo de synthèse représentant les différents décors, les changements ultra-rapides de décors et accessoires sont réalisés dans le noir par les comédiens eux-même et quelques techniciens.
Les meubles se transforment de façon très inventive, les colonnes-arbres sont amovibles, des caravanes apparaissent sur scène...
Là encore, c'est très habile et très beau visuellement.

Comme à l'accoutumée, les comédiens du Théâtre du Soleil sont irréprochables et très investis. On ressent en permanence l'esprit de troupe, de compagnie. Impossible de les lâcher, ils nous captivent tout au long de ces deux heures et trente minutes de spectacle.

Robert Lepage signe donc le premier volet d'une œuvre importante, qu'il met en scène avec une force, une puissance et une rigueur incomparables.
Nous connaîtrons bien entendu la position des deux grands noms français et québécois du théâtre concernant la fameuse controverse.


C'est un spectacle incontournable, de ceux qui restent gravés dans les mémoires.

On attend avec impatience le deuxième épisode de cette immense entreprise théâtrale.

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