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La locandiera

(c) Photo Y.P. -

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Pour une fois, nous sommes vraiment bien sortis de l'auberge !


26 décembre 1952. Venise. Théâtre Saint-Ange.
Carlo Goldoni, âgé de quarante-six ans, crée sa nouvelle pièce. Une pièce qu'il a écrite, poussé qu'il était par les circonstances.


Il a façonné ce personnage d'aubergiste maîtresse-femme pour la comédienne Maddalena Marliani, avec qui il entretient une relation sentimentale et amoureuse très compliquée et surtout très houleuse.
En colère après cette dernière, il a monté cette pièce pour (je cite) « dénoncer la rouerie des femmes, leur inconstance et leur cruauté ».

L'auteur vénitien souffre d'une vraie blessure amoureuse qui le fait se projeter dans le personnage on ne peut plus misogyne du Chevalier de Ripaffrata.


Ce faisant, il écrit une page de l'histoire du Théâtre : pour la première fois, des spectateurs verront sur une scène un personnage principal qui est une femme.
Lui qui en véritable sociologue questionne en permanence le « vivre ensemble » de la société dans laquelle il vit, lui met en scène une femme libre, qui aspire à le rester, une cheffe de PME. Une femme amoureuse, également.
Dans sa préface, l'auteur affirme « Mirandolina montre aux autres comment l'on rend un homme amoureux. ». En clair et sans décodeur, elle veut avoir l'initiative, c'est elle qui fixe les règles du jeu, c'est elle qui choisira son homme !
Seulement voilà.... Peut-on échapper à sa classe sociale ? Et je n'en dirai pas plus...


Alain Françon sait que cette pièce n'est pas une comédie goldonienne comme les autres, il sait bien qu'il s'agit d'une comédie écrite par un homme en colère, qui souffre, un homme dont le cœur oscille entre un amour sincère et une détestation toute aussi sincère de l'être aimé.

Ce que nous propose M. Françon de façon très subtile, sans artifices inutiles, relève davantage d'une comédie douce-amère que de la traditionnelle comédie à laquelle nous a habitués l'auteur vénitien.

Françon, à n'en pas douter, a lu les dernières recherches historiques en date concernant celui que l'on surnomme « Le Molière italien », notamment l'ouvrage d'Alessandro Bettero "Venise, grand théâtre du monde". Il a sûrement lu la récente biographie écrite voici quelques années seulement par Franck Médioni.


Il va donc donner un rythme, un ton un peu différents de ceux auxquels nous sommes habitués par bien des mises en scènes de cette Locandiera. Un rythme moins enlevé, moins échevelé...


Il s'est appuyé sur ce qu'on appelait à l'époque « les états d'âme » des personnages : ceux qui sont en droit d'en avoir, à savoir la noblesse, et ceux qui en ont également, malgré leur condition, à savoir Mirandolina et son intendant Fabrizio. La psychologie des personnages est mise en avant.


Pour autant, nous aurons droit à des scènes drôlissimes de comédie, comme celle du mouchoir, ou encore celle des fers à repasser. Le côté psy s'efface quelque peu pour un comique de situation irrésistible.


Le metteur en scène a su tirer parti d'une troupe une nouvelle fois en état de grâce.


Florence Viala est cette femme sans homme, qui va utiliser les valeurs de la bourgeoisie marchande chère à Goldoni afin de rechercher une liberté indispensable à sa réalisation personnelle.
La comédienne est irréprochable, campant son personnage avec à la fois force et fragilité. Cette ambivalence prendra toute sa place à la fin. Melle Viala nous propose donc une grande et ambivalente Mirandolina.
Une dernière précision historique : on sait maintenant que Goldoni considérait avec le recul qu'il s'était laissé "dépasser" par cette aubergiste-là. Françon a permis à Florence Viala d'exprimer cet aspect de son personnage. Les deux ont su donner à la fin de la pièce un ton très sincère et j'ai trouvé très émouvant.


Les deux nobles-soupirants sont interprétés avec la verve et la force comique qu'on leur connaît par Hervé Pierre et Michel Vuillermoz. Ces deux-là déclenchent les rires, et sont irrésistibles. C'est une nouvelle fois un vrai bonheur de les voir jouer.

Laurent Stocker en Fabrizio (le numéro 2 de l'auberge) joue une très subtile partition. Le rôle est délicat à appréhender. Chacune de ses apparitions est un très beau moment.


Mais celui qui m'a particulièrement enthousiasmé, c'est Stéphane Varupenne, qui s'affirme de plus en plus comme une valeur sûre, comme une composante indispensable du Français.
Il est remarquable d'intensité, de profondeur. L'évolution de sa misogynie la plus abjecte (qu'il semble jouer avec délectation ! ) vers le plus fort et le plus possessif sentiment amoureux est une merveille de progression dramatique. Quelle palette de jeu !


Il faut également mentionner Noam Morgensztern qui incarne le serviteur du chevalier, et dont les ruptures, les regards désespérés sont eux aussi épatants. Sans oublier Clotilde de Bayser et Coraly Zahonero dans le rôle de deux comédiennes qui mettent en abyme de façon jubilatoire une caricature goldonienne du théâtre.

 

Cette Locandiera est donc un spectacle qu'il faut aller voir.
J'ai pris un immense plaisir à redécouvrir ce texte dans une mise en scène qui probablement nous ramène à la volonté première de Goldoni.

Cerises sur le gâteau, la magnifique scénographie de Jacques Gabel et les somptueux costumes de Renato Bianchi sont un pur ravissement !


Les partis-pris d'Alain Françon, l'excellence de la troupe ont provoqué hier un tonnerre d'applaudissements, des bravi en-veux-tu-en-voilà et de nombreux rappels !
Logique !

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