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Le jeu de l'amour et du hasard

(c) Photo Y.P. -

(c) Photo Y.P. -

C'est à une expérience sociologique que nous sommes conviés dès lors que nous pénétrons dans la salle de l'Aquarium.
La scénographie ne laisse planer aucun doute là-dessus.


Côté cour, une sorte de cabinet de curiosités-laboratoire, regorgeant de tables couvertes d'un bric-à-brac hétéroclite et d'instruments de chimie.
Côté jardin (comme c'est logique...), un espace herbeux, avec des arbres, des animaux (empaillés...), en plan incliné.


Nous comprendrons vite que nous sommes devant une sorte de scène sur la scène, un espace d'expérimentation pour Monsieur Orgon et son fils qui manipulent quatre jeunes gens.


L'expérience est simple : pour le metteur en scène Benoît Lambert, il s'agira de vérifier que le mariage arrangé résistera à ce qu'il appelle dans sa note d'intention la « tentative de déclassement social ».


La vision de la pièce du par ailleurs directeur du CDN Dijon-Bourgogne est assez sombre.
C'est une approche politique et assez pessimiste.
Selon lui, pour Marivaux on n'échappe pas à sa classe sociale. Le déterminisme de base est plus fort que tout.


Benoît Lambert parle même à juste titre de conservatisme social, sous couvert d'une certaine forme de libéralisme : certes, le pater familias permet à sa fille Sylvia de ne pas épouser Dorante si ce dernier n'est pas à son goût, mais c'est en mettant à l'épreuve les quatre jeunes gens en sachant probablement qu'aucune « lutte des classes » ne viendra parasiter son expérience.


On comprend rapidement le désir du metteur en scène de relier ces postulats du XVIIIème siècle à notre société actuelle, dans laquelle l'ascenseur social est encore et plus que jamais en panne, laissant notamment ceux du rez-de-chaussée au... rez-de-chaussée !


La mise en scène est très énergique, très pêchue.
Sur le plateau, on court, on tombe, on se couche, on se poursuit. Ca bouge, ça pulse.
Pour autant, les scènes intimistes, malgré le vaste espace de jeu, ces scènes-là dégagent toute l'émotion voulue par Marivaux.

 

C'est à la suite d'un dispositif d'insertion professionnelle que Benoît Lambert a accueilli les quatre jeunes acteurs qui vont interpréter le quatuor amoureux de la pièce.
Ceux-ci font parfaitement le job, avec une vraie conviction et grand talent.
Une forte cohésion règne entre eux.


Edith Mailender et Rosalie Comby, respectivement Sylvia et Lisette (puis inversement...) m'ont convaincu. Leurs personnages respectifs de fille de la maison et de soubrette soumises à la figure paternelle et patronale sont tout à fait justes.

Les expressions outrées, bouche grande ouverte, de Melle Mailender sont jouissives.


Antoine Vincenot est un Dorante très efficace, très CSP+++, même sous un déguisement de valet.
Malo Martin est quant à lui un réjouissant Arlequin. Il est très drôle, et le public ne s'y trompe pas, qui rit à pratiquement chacune de ses interventions.

C'est le duo Orgon-Mario qui m'a le plus séduit. Un duo très réussi : nous sommes en présence d'une certaine ambivalence.
Père et fils sont à la fois dans une certaine forme de largesse libérale, mais également de perversité.

Robert Angebaud est parfait dans ce registre-là. Il m'a enchanté, en jouant à la fois une vraie gentillesse et un certain machiavélisme. C'est un bonheur de le voir jouer.

Tout comme Etienne Grebot qui propose une composition inquiétante très intéressante. Ses petits rires sournois et ses regards aux yeux exorbités sont jubilatoires. Toutes proportions gardées, il m'a fait penser à Oncle Fétide, le personnage chauve de la famille Addams !

La proposition de Benoit Lambert est donc fort convaincante, son approche dramaturgique ravit le public.

A peine la lumière revenue sur le plateau pour les saluts que les élèves de 1ère S du lycée Georges-Clémenceau de Villemonble présents hier soir applaudissaient vivement le spectacle et les comédiens.
Ils avaient bien raison !

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