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La machine de Turing

(c) Photo Y.P. -

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Une pomme. Rouge sang.
Aucun spectateur ne peut imaginer en découvrant en contre-jour le personnage d'Alan Turing saisissant dans sa main ce fruit, aucun spectateur ne peut se douter de l'importance que va prendre cette pomme dans cette histoire en particulier, et dans l'histoire de l'humanité en général.


Une histoire de pomme, une histoire de secrets. Au pluriel.
Oui, Alan Turing, mathématicien de génie, a dû vivre avec deux secrets d'importance.


Le premier, c'est sa réussite à casser en 1942 le code Enigma des nazis, grâce à l'élaboration du premier super-calculateur « Christopher », l'ancêtre analogique de nos ordinateurs.
Lui le bienfaiteur de l'humanité qui a sauvé des centaines de milliers d'hommes des obus allemands et qui a abrégé de deux années la dernière guerre mondiale, lui devra taire sa réussite et son génie pour cause de guerre froide.


Le deuxième secret, c'est celui relatif à son homosexualité, qu'il ne pourra révéler et assumer au grand jour, dans la puritaine Angleterre des années 50.


Benoît Solès a écrit dans une très belle langue cette bouleversante pièce à partir de cette pomme.
Une petite notule sur Wikipedia, rappelant l'origine du logo Apple, la MacIntosh croquée, lui a fait découvrir la vie étonnante d'Alan Turing.

L'auteur est allé jusqu'à suivre les traces de son personnage principal en Angleterre pour en comprendre mieux le parcours.


Ce qui saute aux yeux, c'est que tout au long de la pièce, sera présent le thème de l'enfance.
L'enfance plus ou moins difficile du mathématicien de génie, l'enfance différente de celles des copains, une enfance souvent reniée, l'amour d'enfance et d'adolescence qui décède à 21 ans, et puis surtout la façon « enfantine » dont Benoît Solès interprète le mathématicien de génie.


Il nous propose un personnage présentant des traits autistiques, certes, bègue aussi, mais un personnage qui nous fait penser indéniablement et en permanence à un enfant.
Un môme espiègle, drôle, aux yeux pleins de candeur, d'ingénuité, mais aussi pleins de malice.


Impossible de ne pas rire à ses facéties.
Impossible de ne pas avoir yeux qui s'humidifient, notamment à la fin de la pièce, lorsque sera révélée l'ignominieux sort réservé à Turing, accusé d'homosexualité et condamné à la castration chimique !
L'interprétation du comédien est purement et simplement bouleversante.


Amaury de Crayencour incarne quant à lui trois personnages avec virtuosité, intensité et une sacrée présence.
Le comédien se partage en trois pour mieux nous permettre d'embrasser de notre point de vue de spectateur les principaux aspects de cette biographie.


Tristan Petigirard a mis en scène les comédiens, lui aussi avec une réelle virtuosité et une sacrée efficacité. C'est précis et c'est millimétré.
On sent une osmose rare entre les trois hommes. S'offre à nous une impression d'évidence à voir évoluer et jouer les comédiens.


Au sein d'un décor sans fioritures inutiles et de très bon goût, nous sommes dans une écriture et une restitution dramaturgique à la fois cinématographique et théâtrale, avec des allers et retours temporels qui ne sacrifient pas pour autant les scènes souvent assez longues.


C'est de la très belle ouvrage, avec une judicieuse utilisation d'un mur vidéo (Bravo à Mathieu Delfau qui a réalisé un somptueux boulot de précision évocatrice.)


Coup de chapeau également à la musique de Romain Trouillet, avec là aussi des éléments qui nous ramènent en permanence au monde de l'enfance. Je vous laisse découvrir...


Je suis donc ressorti du Théâtre Michel très marqué et très ému par cette subtile et très intelligente restitution de la vie d'un homme que ses contemporains ont volontairement brisé, et à qui vous et moi devons tant.
Témoin ce petit curseur clignotant qui.... Mais là aussi, je vous laisse découvrir !


C'est d'évidence un spectacle incontournable de ce dernier trimestre de l'année 2018.

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Au sortir de la représentation, je suis resté au théâtre Michel interviewer Benoît Solès et Tristan Petitgirard.
Cet ITW webradio sera diffusée dans les jours qui suivent.

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