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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

La nonne sanglante

(c) Photo Y.P. -

(c) Photo Y.P. -

Oui, je pourrai dire : « J'y étais » !
En effet, en cette année du bi-centenaire de la naissance de Charles Gounod, j'ai assisté à la résurrection-réhabilitation de son opéra « maudit », joué seulement onze fois à ce jour, inspiré du roman de l'anglais Matthew-Gregory Lewis « The monk ».


J'ai assisté à trois heures de pur bonheur !
Un délicieux et vigoureux régal pour les oreilles et pour les yeux.
Un grand moment musical, lyrique et dramaturgique.


Dès le lever du rideau, le ton est donné : le noir ! Les ténèbres ! L'obscurité !
De la fumée (beaucoup), des lumières froides et crues, des néons, un environnement et des colonnes couleur d'obsidienne, une pluie fine de petits confettis argentés, tout ceci confère un magnifique caractère romantique et gothique.


A peine Laurence Equilbey a-t-elle lancé son merveilleux Insula Orchestra, que résonnent de subtils degrés chromatiques, donnant immédiatement à l'oeuvre un caractère fantastique, fantasmagorique et fantomatique.
Nous assistons au lointain au meurtre originel qui verra la naissance du spectre de la nonne sanglante, cette apparition qui revient hanter le château du comte Luddorf tous les ans à minuit.

 

Puis, c'est une scène de bataille.
Tout de suite, le metteur en scène David Bobée à placé la barre très haut.
Les familles Moldauw et Luddorf, d'étoffes et de cuirs noirs vêtues, s'affrontent dans une scène d'une stupéfiante beauté sépulcrale.
Dans une sorte de ralenti parfaitement maîtrisé, grâce à un vrai sens du placement et du mouvement des « foules » sur une scène, M. Bobée nous plonge dans une ambiance très « heroïc-fantasy », très gothique.
Le Seigneur des Anneaux, Game of Thrones ne sont pas loin.
C'est d'une beauté visuelle à couper le souffle !


Le jeune Rodolphe voit ses amours contrariées. Ce n'est pas lui qu'Agnès, la fille Moldaw doit épouser pour sauver la paix. Elle est destinée au frère aîné par le père des deux garçons.
Une seule solution : s'opposer à l'ancienne génération et tuer le père, au figuré comme peut-être au propre...


Mais c'est sans compter la fameuse et spectrale nonne. Elle aussi à des vues sur Rodolphe, dans un dessein très précis.
La nonne et son sang tellement symbolique.
Pas besoin d'être grand clerc pour associer ce sang à l'hymen, à la défloration et à la menstruation. Cette nonne est ici le symbole universel du corps féminin.

 

Le père sera tué, je ne vous dis pas comment ni par qui, et tout finira pour le mieux.

 

Laurence Equilbey et David Bobée qui ont conjointement signé la dramaturgie ont bien compris la dimension psychanalytique de l'oeuvre.

Le metteur en scène a évidemment misé sur le caractère sexuel de cet opéra, qui peut-être peut expliquer son insuccès, et ce, dès sa sortie, en octobre 1854.

Sa scène de mariage et fête du village ressemble par exemple furieusement à une orgie géante, avec nombre de corps qui se vautrent, s'allongent, se caressent et s'enlacent.
Les époux sont en bleu, seule autre touche colorée de la soirée. Symbole de l'infini, du rêve, et par extension de la paix, du calme et de la volupté.


Sur le plateau, une distribution de rêve m'a emporté très loin, me faisant vibrer, frissonner, haleter parfois.
Les cinq rôles principaux sont éblouissants.


Michaël Spyres est Rodolphe. Le ténor états-unien est impressionnant de présence, de charisme et bien entendu de virtuosité lyrique. Il est lumineux, dans cet environnement on ne peut plus sombre.
La très talentueuse soprano Vannessa Santoni, de sa voix puissante ou douce, veloutée ou plus acidulée, est quant à elle une Agnès irréprochable.
Le couple est d'une formidable cohérence à la fois musicale et dramatique.
Une grande sensualité se dégage de leurs duos.


Mademoiselle Jodie Devos interprète Arthur, le page de Rodolphe. La soprano sera ovationnée aux saluts, tellement son interprétation est grandiose.


J'ai retrouvé avec un immense plaisir la basse Jean Teitgen, dans le rôle de Pierre l'Ermitte. Quelle voix grave ronde et suave ! Quelle tessiture !


Et puis la nonne sanglante est interprétée fort bellement par Marion Lebègue, mezzo-soprano.


Il faut bien entendu noter encore et toujours la qualité du choeur Accentus, l'une des meilleurs formations européennes.
Sans oublier six danseurs contemporains qui eux aussi donnent à l'ensemble un côté fantastique et onirique.

L'Opéra-Comique dirigé par Olivier Mantei nous propose donc une nouvelle fois une enthousiasmante et inoubliable soirée.
Décidément, ça devient une habitude !

(c) Photo Pierre Grosbois - Jean Teitgen (Pierre l’Ermite), Luc Bertin-Hugault (le Baron de Moldaw), Vannina Santoni (Agnès), chœur accentus -

(c) Photo Pierre Grosbois - Jean Teitgen (Pierre l’Ermite), Luc Bertin-Hugault (le Baron de Moldaw), Vannina Santoni (Agnès), chœur accentus -

(c) Photo Pierre Grosbois - Michael Spyres (Rodolphe), Marion Lebègue (la Nonne)  -

(c) Photo Pierre Grosbois - Michael Spyres (Rodolphe), Marion Lebègue (la Nonne) -

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