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Boris Godounov

(c) Photo Y.P. -

(c) Photo Y.P. -

Boris et Macbeth, même combat !
Pour accéder au pouvoir, il faut tuer. Régicides de tous les pays, unissez-vous !


Seulement voilà, le remords, la culpabilité, la dépression, la paranoïa rongent nos deux héros.
D'autant plus qu'en ce qui concerne le cas qui nous préoccupe, pour monter sur le trône de la Sainte Russie, Boris Godounov a assassiné un enfant, le tsarévitch Dimitri.


Ce petit d'homme en caban rouge, traversant le plateau en jouant au ballon, sera l'un des deux premiers chocs visuels que le metteur en scène Ivo Van Hove va nous asséner d'entrée.
Cette très courte scène et un immense gros plan video du regard de Godounov, un regard lourd, triste, chargé de remords et de honte.
Deux chocs visuels immédiats ! D'entrée, nous sommes happés, capturés.

Ivo Van Hove, les chanteurs, le choeur et l'orchestre de l'Opéra (dirigé hier soir par Damian Lorio) ne nous lâcheront plus.


En s'emparant de la version initiale en sept tableaux de l'opéra de Modeste Moussorgski, le metteur en scène belge propose dans un premier temps un portrait psychologique d'une incroyable densité.
Une vision sombre de l'humanité, une descente aux enfers, deux heures un quart intenses dans lesquelles un homme rongé par la culpabilité va se désagréger physiquement et moralement.


La vision d'Ivo Van Hove est basée sur un espace scénique divisé en deux parties, un peu comme l'image médiévale de l'organisation du monde : le bas et le haut, l'enfer et le ciel.


La partie inférieure, ce sera le plateau ainsi qu'une grande trappe, qui figurera les ténèbres, l'obscurité, le mal...
La partie supérieure, un gigantesque écran vidéo couvrant tout le lointain de scène, (prolongé par des miroirs côtés jardin et cour, symbolisera la lumière, la rédemption, le pardon.
Pour joindre ces deux mondes, un escalier, qui changera de couleur.


A plusieurs reprises, Boris tentera de monter tranquillement et sereinement ces marches, noires puis rouge sang.

Y compris lors du couronnement. En vain. Rien n'ira jamais de soi.


Au fur et à mesure que l'oeuvre se déroule, le metteur en scène resserre sur le tsar maudit les mâchoires de l'étau.

Nous allons étouffer avec les Godounov de la même manière que nous étouffions avec les Von Essenbeck des Damnés.

Le plateau se teintera de plus en plus de sang, de rouge, jusqu'à une autre scène video finale choc.


La video est une nouvelle fois utilisée à très bon escient. Chez Van Hove, ce n'est pas un gadget, ou un effet de mode.
Les images de Tal Yarden ne font pas qu'illustrer, elles suggèrent, soulignent, anticipent, déstabilisent. (Les gros plans pré-enregistrés des chaussures noires montant au ralenti l'escalier rouge créent une attente, une impatience et un vrai malaise également.)
De grands espaces déserts, des paysages de ruines et des friches urbaines, des cités industrielles seront projetées, nous montrant bien le fiasco du règne de Boris.


Mais un autre thème important va être abordé. Un thème qui a fait que le metteur en scène a accepté la proposition de monter cet opéra.
Il s'agit de l'une de ses principales préoccupations dramaturgiques et scénographiques : les affres du pouvoir.
Avec ici un volet supplémentaire. Cette oeuvre, outre un drame humain issu de l'accession à la toute puissance, est également un drame du peuple.

Le peuple qui espère des jours meilleurs et qui va porter au pouvoir un « homme providentiel ». (Il faut toujours se méfier des « hommes providentiels »...)


Bien entendu, on sait de quoi il va retourner en la matière : l'espoir sera vite déçu, le peuple va gronder.
Pour autant, cette insatisfaction ne se transformera pas en révolte, à fortiori en révolution.
La page de la colère sera vite tournée, quitte à se jeter dans les bras d'un démagogue ou d'un extrémiste.

Vous avez dit troublante actualité ?

La scène finale montrera la fin de Boris Godounov en proie à ses cauchemars. Une multitude d'enfants habillés de rouge déboulent sur le plateau, et une dernière séquence video à la limite du supportable, mais tellement indispensable, va achever le supplice moral de cet homme.
Il emportera dans la mort sa faute.


Le rôle-titre, c'est la basse Ildar Abdrazakov. Le chanteur russe va ravir la grande salle de l'Opéra Bastille.
Une réelle puissance alliée à un timbre très doux, très velouté, et une technique assurément acquise à fréquenter le répertoire italien font que son personnage est à la fois fort, puissant et en même temps très doux.
Abdrazakov confère à son Boris une grande et très belle intensité douloureuse.


Le reste de la distribution est à l'avenant, avec une belle cohérence russo-slave.
La mezzo-soprano née à Saint-Petersbourg Evdokia Malevskaya campe brillamment Fiodor, le fils de Boris avec un timbre très jeune, voire juvénile.

Dans cette histoire de mecs, la soprano arménienne Ruzan Mantashian incarne une belle Xénia, la fille du tsar pleurant son promis. La chanteuse excelle dans les aigus qui sont très chauds, très ronds.


Il me faut également mentionner l'autre basse, l'estonien Ain Anger lui aussi impressionnant dans le rôle du moine Pimène.


Une ovation sera réservée à ces quatre-là.


Au final, Ivo Van Hove nous démontre encore une fois sa prodigieuse capacité à ancrer un texte, une œuvre, dans une actualité et une troublante contemporanéité.


Ce fabricant d'images inoubliables, celles qui marquent une saison, a fait de cet opéra une poignante et douloureuse histoire de sang, de larmes, de colère et de rédemption interdite.

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