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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Tristesses

(c) Photo Y.P. -

(c) Photo Y.P. -

Le Danemark ne peut pas accueillir tous les signes extérieurs de tristesse du monde.
Grâce à Anne-Cécile Vandelem, il y contribue à sa juste mesure !
Oui, il y aura bien quelque chose de pourri dans ce royaume-là...


Tristesse, c'est une île à peine imaginaire dans la province danoise du Jutland.
L'auteure et metteure en scène belge y a situé un conte dramatique à la fois humain, sociétal, policier et politique qui fait froid dans le dos.

Plusieurs tristesses vont se télescoper. D'où le « s » à Tristesses.


Dans un récit et une mise en scène au scalpel, elle va démontrer de façon magistrale le mécanisme asservissant de la tristesse, des tristesses, d'un peuple.
Bien entendu, ce sera pour mieux dénoncer, nous mettre en garde afin de ne pas nous retrouver piégés par cet asservissement-là.

 

Sur cette île, autrefois paradis des éleveurs, les abattoirs ont dû fermer, la population a fui et ne compte plus que huit habitants.
Enfin... sept habitants.


La mère d'une dirigeante d'un parti d'extrême-droite est en effet retrouvée pendue, enroulée dans le drapeau national.
Le politicienne débarque sur l'île avec deux objectifs : s'occuper des détails des funérailles de sa mère, mais également pour régler une bonne fois pour toutes les problèmes liés à la faillite des abattoirs appartenant à son père.
Nous apprendrons alors qu'une gigantesque « arnaque » économique est à l'origine de tous les maux de ce petit territoire.


Il va s'agir pour l'extrême droite de bâtir à la place un complexe de propagande cinématographique afin de lutter pour retrouver la "fierté de la race danoise et la pureté et la beauté de son peuple". Sans oublier la lutte contre les « envahisseurs » fantasmés et leurs kalachnikovs.


La démonstration d'Anne-Cécile Vandalem sera implacable.
Dans une première partie, nous allons le voir, ce peuple danois : un échantillon choisi d'individus populistes, obtus, sensibles à l'autorité, au pouvoir et à l'asservissement qui va avec.
A cet égard, Jean-Benoît Ugueux est absolument fabuleux en chefaillon administratif de l'île, beauf et populiste à souhait, violent moralement et physiquement avec sa femme.
La composition du comédien est jouissive.


On comprend donc que ce que veut promouvoir la politicienne extrémiste, c'est justement ce populisme et ce nationalisme de très mauvais aloi.

Froid dans le dos, vous dis-je.

 

Le propos, s'il est politique, sera également économique.
Force est de constater que l'Europe favorise la montée de ces comportements en « isme ».


La mise en scène de Melle Vandalem est très architecturale, très froide, très peu éclairée.
Et ça fonctionne parfaitement.
Le plateau est constitué de petites maisons, de petites constructions, des petits espaces intérieurs.


Bien entendu, grâce à deux cadreurs vidéastes dissimulés (exceptés en deux occasion), nous pourrons y suivre les comédiens sur un grand écran. Un vrai langage cinématographique vient aider et démultiplier la dramaturgie et l'espace scénographique, avec qui plus est de judicieux gros plans sur le visage de ces comédiens, tous excellents.
Les acteurs ont donc dû mémoriser, en plus du texte, quantité de déplacements et de positions par rapport aux caméras.
C'est vraiment de la belle ouvrage. De vrais parti-pris et de vraies méthodes de travail se font sentir.


Ces tristesses provoquées ou inévitables, selon Deleuze, ce que rappelle l'auteure dans sa note d'intention, ces tristesses, avec d'autres thèmes comme la mort et l'oubli, nous plongent dans deux heures et dix minutes intenses, apparemment froides voire mortifères.
J'ai bien écrit « apparemment », car nous allons rire. Certaines situations, certains dialogues déclenchent force sourires.
Parce que rien n'est jamais tout noir. D'ailleurs, les deux jeunes filles de la pièce apporteront-elles une lueur d'espoir ? Je vous laisse seuls juges.

Anne-Cécile Vandalem m'a totalement convaincu. Dans cet environnement social et politique lugubre, sa thèse est lumineuse.

Les peuples rendus tristes se préparent des lendemains ô combien difficiles.
C'est un moment indispensable de beau théâtre, qui ne peut laisser personne indifférent.

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