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Bérénice

(c) Photo Y.P. -

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« Titus reginam Berenicen cui etiam nuptias pollicitus ferebatur, statim ab urbe dimisit invitus invitam ».
Voici comment l'auteur latin Suetone inspira Racine, en 1670, pour écrire sa Bérénice.

« Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui même lui avait promis de l'épouser, la renvoya de Rome, malgré lui, malgré elle ».


Les derniers mots sont les plus importants : malgré lui, malgré elle. Titus, qui à la mort de son père devient empereur, ne peut épouser Bérénice, la reine de Judée : la loi romaine le lui interdit.
Elle et lui vivent depuis cinq ans en « concubinage plus ou moins notoire ». Elle a tout quitté pour lui, sa terre natale, son royaume, sa famille.
Tout ça pour finalement être renvoyée : l'empereur ne peut épouser une souveraine étrangère.


L'intrigue est assez simple. Mais comme l'écrit Racine à ses détracteurs : « Toute l'intention consiste à faire quelque chose de rien ».
Ah ! Si ! Quand même : le dramaturge va introduire la triangulation amoureuse, s'il vous plaît.
Le prince Antiochus est amoureux fou (et platonique) de Bérénice.


La metteure en scène Célie Pauthe a eu l'excellente idée de nous proposer deux spectacles pour le prix d'un seul.
En effet, elle nous diffuse entre les actes un découpage du court-métrage intitulé « Césarée », que réalisa Marguerite Duras en 1979.
Ce film traite du retour de Bérénice dans la patrie qu'elle abandonna naguère.


La proposition fonctionne à merveille. Nous avons là une sorte de choeur cinématographique qui nous assure d'entrée de l'inéluctabilité de l'issue tragique du propos racinien.

 

Pour Melle Pauthe, tout est très clair : son Titus est « malade d'amour », ce que contestait par exemple un Roland Barthes. Elle va nous le démontrer limpidement tout au long de sa mise en scène.
Bien entendu, le pouvoir et la raison d'état ne peuvent accepter la transgression matrimoniale.
Mais l'empereur est bel et bien fou amoureux. Pourtant, les deux ne convoleront pas : nous sommes bien dans la tragédie.

 

La scénographie est elle-même apparemment assez simple. Un sable très fin recouvre le plateau, sorte de salon contemporain. Nous sommes « coincés », comme dans l'un de ces espaces très circonscrits que sont ces petits jardins zen japonais, dans lesquels on ratisse le sable et on trace des lignes avec un petit râteau.
Un grand voilage qui parfois faseye délicatement tient lieu à la fois de fond de scène, de petite antichambre et d'écran de projection.
Nous sommes donc dans un seul endroit fermé. Dame, c'est que l'on ne plaisante pas, en 1670, avec l'unité de lieu.


Grâce à un sextet de comédiens talentueux, dirigés très précisément, l'alexandrin racinien va couler, révélant toute sa majesté, son ampleur et son intensité.
C'est un vrai bonheur que d'entendre cette langue admirable, dite de façon si belle et si subtile.


J'ai adoré l'interprétation de Mélodie Richard (Bérénice), du formidable Clément Bresson (Titus) et de Mounir Margoum (Antiochus)
Le trio est irréprochable et tous attendons très vite la confrontation finale de ces trois-là.
Ils vont nous emmener très loin dans ce voyage fait de passions contrariées.
Un vraie cohérence se dégage des trois partitions. J'étais véritablement pendu à leurs lèvres.
Beaucoup d'intensité, de puissance, mais aussi de vulnérabilité et de fragilité se dégage de leurs personnages respectifs. Nous sommes vraiment devant des caractères complexes. De la très belle ouvrage.

(A un moment, Bérénice s'exprimera rageusement en hébreu. La metteure en scène a probablement fait traduire Racine. Après tout, Bérénice est la reine des Juifs...)


A noter qu'Arsace, le confident d'Antiochus, est interprété par Melle Marie Fortuit, qui campe avec une vraie conviction une sorte d'entraîneur-coach en blouson de cuir, chargé de driver son maître, lui indiquant la voie, le motivant. Elle aussi est parfaite.


J'aurai juste une petite réserve concernant la mise en scène. Le dernier mot de la pièce « Hélas » prononcé par Antiochus arrive après la dernière partie du film de Duras. Je trouve que le fait de l'isoler ainsi le déconnecte de la tirade précédente, et ceci lui fait perdre de son intensité. C'est évidemment un détail.


Mention spéciale aux délicates lumières de Sébastien Michaud, qui reste dans des blancs plus ou moins colorés, plus ou moins chauds, transitant doucement en fonction des personnages et des situations. C'est très beau et très subtil.

Les deux heures vingt cinq passent trop rapidement. Un tonnerre d'applaudissements et de nombreux rappels saluent les comédiens.

 

On aura compris que c'est une très belle Bérénice que nous propose Célie Pauthe.
Elle a parfaitement réussi à allier le classicisme racinien à une universalité de la passion et du renoncement.
C'est une tragédie dont il ne faut absolument pas se priver.

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