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L'éveil du printemps

(c) Photo Y.P. -

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Ô rage, ô désespoir, ô jeunesse ennemie !


Oui, cette jeunesse, cette adolescence, cette découverte et cette affirmation de la sexualité, qui effraient la société des adultes, le monde de ceux qui savent, qui sont passés par là et qui pourtant ont décidé de cacher, de taire, de refouler les pulsions, les désirs et les fantasmes dus à la transformation des psychés et des corps.


En 1891, Frank Wedekind montre cette jeunesse, cette adolescence-là, telle qu'elle est et non pas telle qu'on aurait voulu qu'elle fût.

 

Anticipant avec une confondante lucidité les thèses de Sigmund Freud, il décrit, dans une approche psychanalytique avant l'heure, l'éveil de la sexualité, avec une troublante et très juste typologie comportementale.


La profondeur et la justesse du propos feront mouche.
La pièce est immédiatement interdite pour « pornographie » et ne sera montée qu'en 1906, censurée des passages jugés à l'époque les plus crus.


Clément Hervieu-Léger a donc eu l'excellente idée de faire entrer au Répertoire ce texte important, alors visionnaire, dans sa version intégrale. Il a invité pour l'occasion vingt-trois de ses camarades Comédiens français, soit pratiquement un tiers de la troupe, sur le plateau de la salle Richelieu.


Le metteur en scène cerne de façon éclatante et magistrale les enjeux de cette pièce.
Il parvient brillamment de façon intemporelle et on ne peut plus moderne, à nous mettre face à des ados qui se cherchent, grâce à des acteurs qui ont deux fois l'âge des rôles.


L'une des grandes réussites du projet est d'avoir mis en avant cette dimension psychanalytique, sans pour autant oublier l'aspect socio-politique de la dénonciation par Wedekind de la société qui l'entoure.
L'école, la religion elles aussi prêteront main forte aux adultes pour enfermer ces jeunes gens dans un carcan moral et sociétal.


Si le propos est grave, la mort étant par deux fois au rendez-vous, nous allons rire également. Beaucoup.


On n'ignore pas, depuis notamment son réjouissant Monsieur de Pourceaugnac, que Clément Hervieu-Léger sait proposer d'hilarantes scènes de comédie.

Ici, le rire est bien présent, côtoyant le tragique.


La direction d'acteurs, basée sur une vraie capacité à appréhender les corps et les mouvements corporels dans l'espace, cette direction d'acteurs est précise, exigeante et ô combien exaltante.


Il y a du mouvement, il y a de la vie dans tout ça.
Il y a de la légèreté, même dans les moments graves ou hyper-sexués. Rien n'est jamais lourd ni appuyé. Les choses sont dites, montrées ou suggérées avec beaucoup de finesse.


Il se dégage par moment une vraie grâce. Ah ! Cette partie de football sur scène !


Le metteur en scène est aidé par la somptueuse scénographie de Richard Peduzzi qui a imaginé un décor-forteresse gris-bleu changeant, se transformant, évoluant en permanence.

C'est magnifique, c'est étouffant, voire oppressant.


Les très belles lumières en totale adéquation de Bertrand Couderc nous plongent dans un très esthétique clair-obscur, prolongeant le côté mystérieux du propos.


Bien entendu, les comédiens sont également pour beaucoup dans ce très beau moment théâtral.
La gageure de jouer ces adolescents est remportée haut la main, notamment par un trio lui aussi en état de grâce.


Les lumineux Sébastien Pouderoux et Georgia Scalliet réussissent l'exploit de rajeunir devant nos yeux. Ce sont de vrais ados qui évoluent devant nous. C'est est troublant de vérité, d'intemporalité et de modernité.
Ces deux-là m'ont totalement enchanté.

Et puis une nouvelle fois Christophe Montenez explose de justesse, de crédibilité, de fraîcheur, de gravité, de légèreté, d'intensité.
Ce jeune comédien est décidément à lui tout seul sur scène un vrai condensé de bonheur et de plaisir.
Ce qu'il fait est absolument exaltant.

C'est donc un passionnant moment de théâtre qui nous est proposé au Français.
Avec cette entrée au Répertoire plus que réussie, totalement maîtrisée, Clément Hervieu-Léger confirme qu'il est l'un des jeunes metteurs en scène les plus inspirés de sa génération.
Une pièce incontournable de ce printemps.

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