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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Quai ouest

(c) Photo Y.P. -

(c) Photo Y.P. -

Ils partirent à deux, mais sans renfort, ils se virent forcément deux en arrivant au port.


Maurice, un affairiste fuyant un procès pour abus de biens sociaux, flanqué de Monique, sa secrétaire, a décidé d'en finir une fois pour toutes.
Ce port, au bord du fleuve, ce sera son tombeau liquide.

 

Ces deux-là vont échouer dans un grand hangar, quai ouest, un no-man's land plus ou moins désaffecté.
Nous allons assister à une rencontre improbable et impossible.

Charles et sa famille qui squattent les lieux, tels des spectres-zombies-déchets humains produits par nos modernes sociétés, vont contrecarrer le définitif plan du Maurice.


Tel est le point de départ de la pièce, dans laquelle Koltès va une nouvelle fois décliner ses thèmes de prédilection : le contrat sous toute ses formes entre des êtres humains, contrat moral, contrat matériel, le « deal » comme il écrivait lui-même.
Mais aussi la dénonciation de l'argent-roi, le colonialisme, la violence sociale, et surtout la désespérance noire des êtres, une désespérance perçue néanmoins comme une force moteur.


Le choc va être violent, frontal, brutal, sans concessions ou si peu.
Dans de grandes joutes oratoires, le plus souvent entre deux personnages, dans de longues séquences, les comédiens vont dire ces affrontements, ces luttes de classe et de casse.
Oui, il y en aura, de la casse.

 

Hangar, donc. Unité de lieu ? Voire...
Le metteur en scène Philippe Baronnet et la scénographe Estelle Gautier ont bien compris la difficulté de l'espace apparemment unique chez Koltès.

Nous sommes accueillis dans ce lieu de désolation, où nous sautent immédiatement aux yeux des références cinématographiques, des scènes de Ridley Scott, de Jarmush, de Lynn, mais aussi de Caro et Jeunet.


Chez cet auteur, il y a une multiplicité d'angles de vue qui fait que même dans un lieu unique, bien des points de vue sont à dessiner et à montrer.

 

Grâce à des rideaux délabrés et amovibles faits de morceaux de plastique transparent, grâce aux très faibles et très sophistiquées lumières de Lucas Delachaux (nous sommes en permanence dans un clair obscur à la Vilmos Zsigmond, Darius Khondji ou Janusz Kamiński, les célèbres chefs-opérateurs), nous allons naviguer dans ce hangar jonché de détritus.

Tout ceci relève d'une réelle beauté plastique et visuelle.
Même s'il faut parfois bien ouvrir les yeux. Mais la beauté se mérite.


La création sonore de Julien Lafosse, faite de notes synthétiques graves et sourdes, de clusters dissonants, de bruits de la ville, de coups de tonnerre, participe également à démultiplier les micro-lieux à l'intérieur du même endroit.

Et puis, bien entendu, les huit comédiens nous restituent de brillante façon l'univers koltésien, ce chaos topographique, social et humain.
Avec beaucoup d'énergie, de passion, et d'humour aussi.
Parce que chez Koltès, comme chez Shakespeare, le tragique ne peut s'affranchir d'une forme de drôlerie noire. Très noire, souvent.

Tous font preuve d'un sacré engagement. On ne met pas en scène, on ne joue pas Koltès sans se donner complètement à fond, sans retenue, sans restriction.
La direction d'acteurs est ici âpre, sans concession, Philippe Baronnet a beaucoup demandé et beaucoup obtenu.
Mais cette demande en valait la chandelle. Les personnages que nous avons en face de nous nous interpellent vraiment, nous parlent à tous. Impossible d'oublier une fois rencontrés à la Tempête, Claire, Fak, Charles, Monique, Maurice, Cécile, Rodolphe et Abad.


Je vous conseille vivement cette plongée dans ce hangar où seront révélées bien des passions humaines, et pas des plus tendres et innocentes.

Je suis en effet ressorti de ces deux heures et cinquante minutes (avec entracte) à la fois enchanté et très impressionné.
Ce qui nous est donné à voir est d'une noirceur salutaire, un moyen une nouvelle fois de se positionner, de puiser en soi une forme de catharsis momentanée.


Comme le fait dire Bernard-Marie Koltès à Charles, l'un des personnages principaux : il y ceux à qui on peut encore faire du mal, et il y a ceux à qui on ne le peut plus.
Camarade, choisis ton camp !

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