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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Notre innocence

(c) Photo Y.P. -

(c) Photo Y.P. -

Elle avait vingt-sept ans. Elle s'appelait Victoire.
Elle était élève d'un atelier de recherche théâtrale animé par Wajdi Mouwad au Conservatoire National Supérieur d'Art dramatique de Paris.


L'imparfait de l'indicatif est un temps à la fois définitif, irréversible et horrible.
Victoire est tombée de son treizième étage. Tout porte à croire que c'est un suicide.
Ce qui est certain, c'est que la mort, elle, est là. Définitive, irréversible et horrible.


Mouawad a créé ce texte avec les camarades de Victoire pour que cette triste histoire ne s'achève pas par la mort, justement. Pour donner une suite, raconter, témoigner.

 

Notre innocence, c'est en quelque sorte la mise à plat de ce décès brutal par le prisme de la jeunesse des dix-huit camarades de la Victoire.

Nous allons assister à une sorte de « sociologie de l'après-traumatisme ».


Tout commence par l'exposition du projet artistique et dramaturgique.
Puis un choeur antique et à la fois on ne peut plus moderne va s'adresser à nous.

Les dix-huit jeunes comédiens, tous entre vingt-cinq et trente ans, vont nous donner un long choral de mots.


Tous ensemble, dans une stupéfiante maîtrise et une parfaite synchronisation (c'en est même parfois troublant...), ils vont exprimer, dire, hurler ce qu'ils ont sur le cœur.

 

Ils vont « gueuler contre les vieux », ceux qui les ont mis au monde, ceux qui leur laissent cette atroce société, ceux qui leur rebattent les oreilles de mai 68, de leur combats qu'ils ont ensuite reniés.

Le constat qu'ils font à travers les mots scandés est implacable et accablant.


La deuxième partie sera une sorte de cène à l'envers. L'une d'entre eux est déjà partie, mais elle ne ressuscitera pas.

Tous réunis autour d'une table, chacun va tenter de trouver des explications, des justifications, des excuses, aussi.
Les personnages n'ont alors pas de nom.


Le dernier acte nous en fera faire la connaissance d'un autre, de personnage. Il s'agira d'Alabama, âgée de neuf ans, la fille de Victoire.
Elle mettra tout le monde face à ses responsabilités, car à leur tour, au delà de leur révolte et de leurs indignations, eux aussi devront transmettre un monde (peut-être) meilleur.
Elle, elle dira le prénom de tous les protagonistes.

 

Sur le plateau, règne en permanence une sacré cohérence de jeu. Tous les dix-huit comédiens forment un ensemble très homogène, et parviennent à faire ressortir en très peu de mots et de gestes les caractéristiques psychologiques de leur personnage. Tous sont très crédibles et en très peu de temps, loi du nombre oblige.


La direction d'acteurs est ultra-précise (on connaît Mouawad) et sa gestion des dix-huit acteurs est très pertinente. Beaucoup d'énergie se dégage de tout ça.


La scénographie de Clémentine Dercq est fort judicieuse, avec un grand fond blanc motorisé se déplaçant vers le proscénium, créant ainsi un véritable étouffement, avec également de beaux effets de rideaux de fine tulle.


Cette création à la Colline de Wajdi Mouwad est à la fois troublante et forcément émouvante, (Des comédiennes pleurent sur le plateau, je ne suis pas certain que ce soit pour "jouer", une réelle émotion se dégage très rapidement).

De plus, ce spectacle porte un beau message cathartique.
Au travers de la disparition d'un être humain, c'est le chaos de la vie qui est montré. Il faudra que ce soit la mort qui soit le catalyseur de la révélation de ce que chacun porte en soi.

 

Un moment de théâtre qui ne peut laisser indifférent.

Mouawad et ses comédiens nous enferment une nouvelle fois pour mieux nous libérer en nous posant une vraie question : comment nous positionnerions nous ? Nous.

Où en sommes-nous, de notre innocence ?

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