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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Lampedusa snow

(c) Photo Y.P. -

(c) Photo Y.P. -

Mohamed aussi a quitté son Afrique natale.
Dans l'espoir d'un avenir meilleur.


Lui, à la différence de Shauba, l'héroïne de Lampedusa Beach, le premier volet de la trilogie de Lina Prosa, lui a pu débarquer sur l'île de Lampedusa.


Cette deuxième histoire est tirée d'un fait divers authentique : voici de cela six ans, des migrants africains fraîchement arrivés sur l'île ont été ensuite déplacés dans les Alpes, à mille huit cents mètres d'altitude, et laissés là pour compte, dans un grand chalet.
Mohamed, ingénieur en électronique, celui qui fait parler la radio, attend donc des papiers suite à une demande d'asile politique.

Rien ne vient.


Il va donc décider de partir dans la montagne, seul, dans l'espoir d'atteindre « l'autre vallée ».

Sur le plateau, une sorte de parallélépipède sans faces aux arrêtes en aluminium, qui servira de bateau, de réfrigérateur, de cage, de geôle...
Les trois murs sont tapissés de projecteurs aux lumières vives.


Au sol, côté jardin et cour, deux fois deux moniteurs video diffusant dans un premier temps des mots de l'histoire.


Simone Audemars, la metteure en scène, va user de métaphores et de symboles tout à fait judicieux pour restituer non seulement la trame narrative mais également la distanciation poétique de la pièce.
Car bien entendu, cette histoire sera pour nous le prétexte à poursuivre notre interrogation quant à ces drames de la migration humaine.


La première de ces métaphores arrivera très tôt : Aymeric Trionfo, qui incarne Mohamed, nous attend, assis au premier rang, comme un spectateur. Une fois tout le monde installé, il montera sur scène.
Le message est on ne peut plus clair. Entre le personnage et le spectateur, peu de différences. Nous sommes tous humains, tous migrants potentiels.

Le comédien va nous happer et nous fasciner. Impossible de se laisser distraire. Il ne nous lâchera pas.
Il va être ce déraciné qui va s'extasier devant la neige, jusqu'à en manger.

Une neige symbolisée quant à elle par ces quatre téléviseurs qui diffusent d'ailleurs... de la neige video de pixels blancs et noirs... Une belle trouvaille scénaristique et linguistique.

Au bout d'un bon moment, nous allons faire une découverte importante. Sans vouloir trop en dire, l'espace va se restreindre, enfermant, piégeant le comédien, comme le froid, les éléments et la destinée piègent le personnage.
L'effet est saisissant et assez oppressant.
Nous comprenons que l'inéluctable est en marche.

Aymeric Trionfo va nous dire les mots de Mohamed avec de plus en plus de force, de véhémence, d'extase.
Oui, nous allons assister à une sorte de transe du personnage, au fur et à mesure que son exil va se poursuivre, dans la montagne.

Le débit du comédien s'accélère, la puissance vocale s'amplifie, l'action s'intensifie.
Avec une couverture de survie, le voici qui entame une danse effrénée, tel un derviche tourneur.
On sent vraiment le froid, les secrétions qui gèlent, les souvenirs qui sont exhumés, on rencontre avec Mohamed un vieil alpin révolutionnaire, les deux chanteront « Bellacio »...


L'acteur arpente alors de plus en plus le plateau, dont l'espace se réduit de plus en plus.
Il occupe alors tout l'espace de son imposante carrure.
Nous assistons maintenant à une vraie performance artistique. Aymeric Trionfo ne ménage pas sa peine.
Il bouleverse alors tout le public.

L'espace scénique réduit à son strict minimum va alors s'ouvrir et tout comme la faucheuse, va happer et tout engloutir en se refermant sur le personnage. Tout ceci est d'une incroyable puissance visuelle.

 

On l'aura compris, ce deuxième volet de la trilogie de Lina Prosa est ici formidablement servi par une mise en scène très visuelle, très viscérale.

Simone Audemars et Aymeric Trionfo nous secouent très habilement. Impossible de ne pas se sentir concerné par ce qui est montré et dit.
La deuxième partie de cette soirée que la Comédie de Genève consacre à l'auteure Lina Prosa est elle aussi un beau moment très intense de théâtre.

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