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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Lampedusa Beach

Maryse Estier - Kayije Kagame -

Maryse Estier - Kayije Kagame -

Le théâtre peut tout.


Le théâtre peut raconter l'exil d'une jeune femme fuyant son pays natal, espérant trouver un monde meilleur par delà les mers.


Mais surtout, le théâtre peut nous dire les mots et la parole de cette migrante qui est en train de se noyer. Parce que le bateau des passeurs a sombré en Méditerranée.


L'auteure sicilienne Lina Prosa fait s'exprimer Shauba. Le personnage évoquera son pays, son continent, l'Affffrique, (oui oui, avec quatre « f »). Nous ferons la connaissance également de Mahama, la tante, la mère, l'inspiratrice, celle qui sait, celle qui veut, celle qui peut.


Nous entendrons les mots que Shauba adresse au chef de l'état italien, au chef de l'état affffricain et au lieutenant de la caserne de Lampedusa.


Deux jeunes femmes ont mis en forme ce texte important.

Maryse Estier, la metteure en scène, dont c'est le premier travail à la Comédie de Genève, et la comédienne Kayije Kagame.


Le plateau est nu. Aucun décor, aucun accessoire. Une austérité complètement maîtrisée, comme nous l'allons voir.


Kayije Kagame apparaît au lointain, côté jardin.
Une image saisissante.


La comédienne, grande, élancée, d'une incroyable et singulière beauté, au visage hiératique, coiffée d'un carré de rajouts tressés, la comédienne incarne toute la noblesse et le fierté de l'Affffrique.
Elle porte sur ses épaules toute l'histoire et la beauté du continent.


Elle incarne également le Migrant. Le migrant affffricain, mais également tous les exilés du monde.
Tous ces hommes et ces femmes, tous nos frères et sœurs humains, qui n'ont d'autre choix que de fuir, parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement.

Telle un griot, Melle Kagame va nous dire d'une voix douce mais on ne peut plus assurée et décidée l'exil dramatique et définitif du personnage. Elle va dissiper au propre comme au figuré les brumes et les fumées de nos incompréhensions.

 

Nous sommes au fond de l'eau. Nous aussi allons nous noyer avec le personnage.


Un projecteur dessine à la fois des faisceaux mouvants dans l'espace et des taches de lumières changeantes, sur le plateau. C'est très beau, un peu comme dans Besson ou Spielberg.

Un vrai travail corporel nous est donné à voir. Presque une chorégraphie.
De la verticalité pure, la comédienne passera par bien des étapes de déséquilibre. Comme dans l'élément liquide, le corps sera soumis à bien des tensions tentant de défier la mécanique des fluides.
Et puis, il faudra bien en passer par une totale horizontalité.


Un élément du costume aura une importance capitale. Une grande bande de tissu rose, tout d'abord utilisée en tant que ceinture.
Cette ceinture sera le lien à la vie, le seul élément coloré de la soirée dans cet environnement sombre, dans l'obscurité des abysses maritimes et humaines.
Ce sera l'espoir, ce sera ce qui raccroche Shauba à la vie, avant l'inéluctable.

 

La comédienne s'en servira également comme châle, comme écrin protecteur, comme toile de fond. Cette écharpe symbolisera également la naissance, le placenta, et puis le sang menstruel.

Maryse Estier réussit avec trois fois rien à nous immerger dans un monde foisonnant d'images et d'idées. Cette économie de moyens est inversement proportionnelle à ce qui nous est donné à comprendre. C'est un parti pris dramaturgique et une démarche esthétique qui fonctionnent à la perfection.


Les adresses aux chefs d'état et au Lieutenant (mais n'est-ce pas à nous à qui le personnage s'adresse ?) seront matérialisées par des feuilles noires de papier de soie tombant des cintres, écrites avec des lignes d'écriture blanches.
Un négatif épistolaire. Le noir affffricain, le noir du désespoir et de la dénonciation. Le noir de la mort.
Quelle belle idée !


Voici donc un moment de théâtre à la fois intense, profond et délicat.
Un moment très fort, avec une véritable dimension esthétique.
Maryse Estier et Kayije Kagame donnent une version très cohérente et très dense de ce texte difficile et beau.

C'est une incontestable réussite artistique qui est donnée à la Comédie de Genève.

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