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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

1336, paroles de Fralibs

(c) Photo Y.P. -

(c) Photo Y.P. -

1336 jours.
C'est long, mille trois cent trente six jours !
Plus de trois ans et demi, presque quatre...


Mille trois cent trente six jour de lutte, mille trois cent trente six jour de conflit opposant le Goliath-Unilever, fabriquant et commercialisant les thés Lipton et Elephant aux David-ouvriers de l'usine de Gemenos, l'usine Fralib.


Septembre 2010, de la fermeture de la boîte, jusqu'au 26 mai 2014, jour où les « Fralibs »vont pouvoir créer leur SCOP, leur coopérative ouvrière : après quatre plans de sauvegarde de l'emploi, c'est la signature de la fin du conflit. Les petits, les ouvriers ont gagné.


Philippe Durand, comédien et membre de l'Ensemble artistique de la Comédie de St-Etienne, a voulu la raconter, cette histoire.
Il a voulu porter sur un plateau de théâtre la parole de ces ouvriers qui ont réussi à faire plier le géant industriel.

 

Parce que le théâtre, c'est aussi, et peut-être surtout le miroir de nos sociétés, le moyen infaillible de regarder à la loupe et d'interroger le monde.


Pour ce faire, il est allé les rencontrer dans LEUR usine.
Ils les a convaincus d'enregistrer leur parole, leurs mots.
Il est arrivé à les persuader du bien fondé de sa démarche.


Cette parole, une fois captée, enregistrée, il fallait la restituer.
Dans sa note d'intention, Philippe Durand considère à juste titre que cette somme de témoignages est un trésor populaire. Il ne fallait donc pas trahir une telle richesse.


Il va donc s'assoir tout simplement derrière une table de bistro, avec côté cour une autre table sur laquelle sont empilées les boîtes de thé et d'infusion « 1336 », la nouvelle marque créée par les Fralibs, en hommage au nombre de jours de lutte.


Et il va nous dire les mots, ces mots puissants, forts, vrais, émouvants.
Il a réalisé un important travail sur la forme de restitution de cette oralité. Nous sommes au spectacle, il était indispensable de « jouer » cette parole.


Il dit les mots, certes, mais il est avant tout un « interprète » de ces héros marseillais.
Il y a le fond, certes, mais il y a aussi la forme.

 

Et ça fonctionne remarquablement.
Nous allons être amusés par la faconde méridionale, l'accent marseillais que le comédien prend en permanence (sauf une seule fois...), nous allons rire des expressions imagées, des intonations, de la syntaxe et des néologismes du sud.


Mais nous seront également bouleversés.
Parce que le fond reprend bien entendu ses droits.


Oui, j'ai été bouleversé. Plus d'une fois j'ai eu les larmes aux yeux.

Sans aucun pathos, sans aucun misérabilisme, ce qu'il nous raconte, c'est tout simplement la réalité, une histoire d'hommes et de femmes qui veulent garder leur dignité, qui veulent rester des humains à part entière, et non pas être considérés comme des serfs taillables, corvéables et désormais éjectables à merci.


J'ai compris « de l'intérieur » ce combat pour rester digne et humain, compris ces hommes et ces femmes luttant pour rester ce qu'ils considéraient à raison devoir rester.

Oui, je me répète, ce spectacle est bouleversant.

On n'en ressort pas indemne, on pousse la porte bleu-majorelle du Théâtre de Belleville en ayant en tête cette lutte pour la dignité.
Merci beaucoup, Monsieur Durand.

Voilà, c'est dit !

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