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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Les Reines

(c) Photo Y.P. -

(c) Photo Y.P. -

God save the six Queens !
Nous pénétrons dans la Fabrique, l'une des salles de la Manufacture des Oeillets, à Ivry. Nous serons assis en bi-frontal, dans une enceinte inondée de fog-fumée et éclairée par seulement six pinceaux très fins de lumière qui viennent matérialiser au sol six petits points.
Un hommage à Thomas Jolly et ses rayons lumineux ?


Nous sommes le 20 janvier 1483, ce qui ne nous rajeunit guère.
Londres. Le palais royal.
Le roi Edouard se meurt, un psychopathe est prêt à assassiner deux enfants.
Ca ne vous rappelle rien ?


Si, bien entendu. Shakespeare. La guerre des deux Roses.

Henry the Sixth, Richard the Third...


Le dramaturge québecois Normand Chaurette a eu une lumineuse idée : donner la parole aux femmes.
Donner le verbe à celles qui sont omniprésentes chez le grand Will, mais qui pour autant restent dans l'ombre : les reines.


Ces six femmes vont nous raconter le maelström politico-sentimental qui règne en cette fin de XVème siècle anglais.
Elisabeth, Marguerite, Isabelle, Cécile et les deux Anne vont nous éclairer à leur façon.
Ce qui intéresse surtout Chaurette, ici, n'est pas tant le propos sur le Pouvoir avec un grand P.
Non, ce qu'il va mettre en exergue, c'est avant tout la parole, la langue de ces femmes.


Les armes de ces Reines-là, ce sont les mots.
Ceux qui blessent, qui font du mal, ceux qui meurtrissent les âmes et les corps, ces mots qui agressent et atteignent chacune dans son intégrité.

 

Ces mots qui définissent les caractères. « Ce que je suis est rempli de mots ! », nous dit le personnage Anne Dexter. La langue de l'auteur est ici une langue qui fait du mal, qui est distillée et injectée dans l'autre comme un venin reptilien. (Qu'on se rassure, nous rirons, également, tellement ce qu'elles disent est parfois si outré!)


De somptueux monologues, de longues tirades assassines, des dialogues perfides nous dévoilent ces femmes.
Ces Reines qui ne vont ici exister que par la parole.


C'est ce qu'a bien compris la metteure en scène Elisabeth Chailloux qui a su s'entourer de six admirables comédiennes, qui vont nous dire, nous décocher, nous envoyer à la figure et aux oreilles les mots de l'auteur.


Elles vont faire s'agresser verbalement leurs personnages respectifs avec une hargne et une perfidie rares, sur des thèmes comme le pouvoir conféré ou non par leur homme ou les relations mère-fille ou encore la déchéance provoquée par les ans.


Ici, pas de décors, pas d'accessoires, à part un trône et les patins à roulettes de la jeunesse. Une nouvelle fois, la parole est suffisante !
Le texte, sublimé (je pèse ce participe passé) par les six comédiennes se suffit bien largement à lui-même.


Leur façon de s'approprier le texte est assez phénoménal. Quel talent collectif et personnel !


J'ai eu, je dois l'avouer, une petite préférence pour Marion Malenfant et Pauline Huruguen, qui m'ont enthousiasmé, mais toutes sont vraiment admirables.


De très belles trouvailles dramaturgiques viennent émailler la pièce, que je ne dévoilerai pas, bien évidemment, dont une subtile et magnifique, qui nous évoque parfois la présence proche du monstre Richard III. (Coup de chapeau à la création sonore de Philippe Miller.)


C'est donc un spectacle intense et beau, glaçant et à la fois édifiant, qui prolonge habilement et de façon inattendue les textes de Shakespeare.
Ici, ces femmes nous démontrent, s'il en était encore besoin, que le vrai pouvoir n'est pas forcément là où on l'attend.
Un spectacle contemporain qui rappelle l'importance de deux concepts parfois oubliés ou laissés pour compte : la langue et le texte !


Un dernier conseil : arrivez un peu en avance dans le CDN du Val-de-Marne, histoire de potasser sur le flyer que l'on vous remettra la généalogie de ces six Reines. Ca peut aider.

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