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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Cap au pire

(c) Photo Y.P. -

(c) Photo Y.P. -

1982. Samuel Beckett publie ce « Cap au pire ».
Est-ce un roman, est-ce une pièce de théâtre, est-ce un texte narratif ?
Pas vraiment...


Il s'agit pour l'auteur de présenter sa méthode pour créer « la pire des œuvres, une non-oeuvre ». Je le cite.
Cinquante-quatre pages, aux éditions de minuit, d'un texte qui supprime tout repère au lecteur et par conséquent au spectateur.


Le metteur en scène Jacques Osinski nous informe que Denis Lavant a « un rapport ancien et intense avec Beckett, qui le fait rire ». Soit.
C'est donc essentiellement pour cette raison que le comédien et lui ont choisi de monter cette non-oeuvre, à partir de leurs sensations de lecture.


Le comédien entre en scène. Il se fige.
Il va commencer à dire les mots, les courtes phrases, les silences, tout ceci dans le noir, pendant dix bonnes minutes.


On devine sa complète immobilité, car un tout petit carré de lumière se dessine sur le plateau, au lointain, derrière un rideau de tulle noire, apportant une maigre clarté.


Soudain (oui, j'ai sursauté), un rectangle de lumière crue se matérialise juste devant le comédien, comme une page blanche.
Les pieds nus au bord de cette espèce de puits sans fond, il va rester là, toujours immobile.


C'est bien entendu une vraie performance. Durant une heure et vingt-cinq minutes, son corps, les mains, les bras, les pieds, les jambes ne bougeront plus du tout.
Et c'est long, une heure et vingt-cinq minutes !


L'immobilité la plus noire, la plus sombre laissant la place uniquement aux mots les plus décharnés, les plus abstraits, les plus abrupts.


Seuls bougeront parfois imperceptiblement et très lentement la tête d'avant en arrière, les yeux restant à fixer LE spectateur droit devant, lui aussi réfléchissant à sa propre immobilité.


Le public est alors confronté à sa propre attitude corporelle.

Je vous assure que faire face à cet homme-statue est une expérience assez troublante. J'ai rarement entendu une salle aussi « calme », je n'ai pas souvent perçu ce silence aussi radical.


Car tel est bien l'un des enjeux du propos : comment se comporter face à cette statue parlante ?
Comment recevoir ce rare moment figé dans une société en perpétuel mouvement ?


Des petites lumières, des pans de lumière tamisée apparaissent et disparaissent lentement, contribuant aussi à mettre en avant cette inertie mobile, ce relatif hiératisme.


Le texte auquel on ne prête plus guère attention, si ce n'est par le biais des allitérations, des répétitions lancinantes de certains mots, le texte presque entièrement privé de sens devient alors une œuvre musicale.


Et l'on écoute, on se laisse bercer par cette sonate lexicale.


Denis Lavant est tout simplement prodigieux !


Au delà de sa très difficile performance physique, privé qu'il est de son corps, cet outil principal du comédien, j'ai été fasciné par sa capacité à nous hypnotiser par les seuls mots.


De sa voix rauque, il nous les balance à la figure, comme s'il s'agissait des derniers que nous entendrons jamais. Il les dit de façon monocorde, posée, il les mâche, il les expulse ainsi de son être.
C'est à une expérience réussie mais très peu banale qu'un auteur, un metteur en scène et un comédien nous convient.
Au retour de la lumière, les bravos fusent, les applaudissements sont très nourris.
"Encore ! Tout là comme maintenant lorsque tant mal que pis encore !"

Je suis sorti de l'Athénée un peu dérouté, un peu sonné.
Ce qui est bien, c'est que le théâtre, ça sert aussi à ça !

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