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Yves Poey - Des critiques, des interviews webradio.

De la cour au jardin

Le quai des brumes

(c) Photo Y.P. -

(c) Photo Y.P. -

1927.
Pierre Mac Orlan publie son roman « Le quai des brumes ».


1938.
Marcel Carné réalise le film éponyme, sur un scénario de Jacques Prévert, tiré du roman.


Le cinéma s'empare dans la plus pure veine du réalisme poétique de cette tragédie.
Prévert signe probablement les deux répliques les plus célèbres du cinéma français :

« - T'as d'beaux yeux, tu sais...
- Embrassez-moi... »


Depuis 1938, personne n'avait eu l'idée d'adapter ce scénario sur un plateau de théâtre.
Pourtant, ce drame est intemporel, les dialogues sont déjà écrits, les personnages sont on ne peut plus typés et on ne peut plus intéressants.


Peur de s'attaquer à ce chef-d'oeuvre ? Peut-être.
Philippe Nicaud, lui, a osé.
Et il a très bien fait.


La scène voûtée de pierre du Théâtre Essaion se prête tout particulièrement à cette adaptation.
Nous sommes accueillis dans cette salle aux pierres apparentes, deux projecteurs bleus en contre, des caisses et des éléments de bois, un tonneau, et surtout une brume à couper au couteau.

Les comédiens sont déjà en place.


Nous irons au Havre en camion.
Oui oui... Grâce à une scénographie et la mise-en-scène des plus judicieuses de Philippe Nicaud, les décors seront changés à vue plusieurs fois dans cette pièce.
Les comédiens font eux-mêmes le boulot.
Le camion, donc : trois caisses, deux petits projecteurs face aux spectateurs, et le voici, le Berliet...
Au fil de l'action, nous nous rendrons dans un bar, dans une chambre d'hôtel, et bien entendu, sur le quai.


Autre vraie trouvaille, les déplacements des comédiens, leur placement, le jeu avec la profondeur du plateau, les éclairages serrés sur les acteurs, les bruitages, tout ceci évoque immanquablement le langage et la grammaire cinématographiques.
Une vraie réussite formelle.


Fabrice Merlo sera Jean, Sara Viot incarnera Nelly.
Bien entendu, il aurait été impensable de vouloir imiter Jean Gabin et Michèle Morgan.
Ici, le couple fonctionne parfaitement.


Merlo est tout en puissance désespérée, c'est un animal aux abois, constamment sur ses gardes.
On est vraiment en face d'un homme qui a perdu ses illusions, qui est revenu de beaucoup de choses.
Il nous offre une très belle composition.


Sara Viot elle aussi réussit à donner à son personnage une vraie densité, une vraie profondeur, une vraie crédibilité.
Elle est cette jeune femme paumée, vivant sous la coupe et dans la terreur de Zabel, son tuteur.


Bien entendu, le public attend de pied ferme les deux répliques citées ci-dessus.

Nous ne sommes pas déçus, bien au contraire. Ca fonctionne !


Philippe Nicaud et Sylvestre Bourdeau joueront plusieurs personnages et Idris Hamida incarnera le tuteur.
Se démarquant lui aussi de Michel Simon, il parvient à imposer sa version de ce type malsain au possible.

Il faut bien entendu mentionner Pamphile Chambon, à l'accordéon, qui se charge d'accompagner en musique les personnages.
Le choix du piano à bretelles est évidemment des plus judicieux, cet instrument populaire étant parfait pour cet univers portuaire et brumeux.

On aura bien compris que pour le quarantième anniversaire de la disparition de Prévert, Philippe Nicaud rend un vrai hommage à cet homme de mots.

 

Pourtant, sur le papier, rien n'était gagné d'avance. J'étais même, je dois l'avouer, un peu sceptique.
Eh bien non, qu'on se rassure, le pari est gagné haut la main !

J'ai vraiment retrouvé cette poésie merveilleuse du grand Jacques, tout en ayant vraiment eu le sentiment hier soir de redécouvrir cette histoire dramatique, cette tragédie moderne et pourtant tellement universelle.

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